Foule sentimentale : #MeToo, lettre à l’homme que je fus

Comment te donnais-tu le droit de louer ces humains sans jamais te poser de questions ?

À l’heure où plusieurs militants du #MeToo tentent d’attirer l’attention sur la façon dont les abus sexuels affectent les travailleurs et travailleuses du sexe, un lecteur nous a fait parvenir ce texte où il raconte sa prise de conscience à titre d’ex-client de prostituées.

Voici un témoignage qui offre un regard différent sur cette industrie sur laquelle on se penche régulièrement.

J’avais 24 ans et j’habitais à Buenos Aires lorsque j’ai eu des relations avec une travailleuse du sexe pour la première fois. Je ne me souviens pas de son nom. Elle était jeune et elle avait les cheveux bruns. J’avais 34 ans la dernière fois, et j’habitais déjà à Montréal. Je ne me souviens pas du nom de cette femme non plus. Elle était jeune aussi et étudiait en dessin graphique au collège LaSalle. Entre les deux, dix ans de ma vie, quelque huit corps de femmes loués pour quelques minutes.

Douze ans plus tard, à 46 ans, cette lettre se veut une critique à l’homme que je fus et que j’ai choisi de ne plus être.

Leopoldo, te souviens-tu ?

Tu as 24 ans et tu vis au milieu du « quartier rouge » de Buenos Aires. Chaque soir, en rentrant du travail, tu vois des femmes et des hommes, jeunes et moins jeunes, louer leurs corps au coin de chez toi. Les automobilistes tournent en rond, font le tour du bloc plusieurs fois cherchant les meilleures prises, surtout les plus jeunes. Des conversations sur le bord du trottoir : âge, prix, et au juste, que fais-tu ? Combien demandes-tu pour te laisser faire ça ou ça ? Leopoldo, tu as de la curiosité, la volupté t’aveugle.

Dix ans de ma vie, quelque huit corps de femmes loués pour quelques minutes.

Ton héritage culturel ne t’empêche rien. Dans ta culture, les blagues sur les « putes » circulent sans heurter aucune sensibilité. Parce que de la sensibilité, il n’y en a pas. Tu viens d’une famille où certains garçons perdent leur virginité avec la femme de ménage, et ce n’est pas bien, mais ce n’est pas trop grave non plus; avec le temps, cela fait des blagues autour de la table. Un mur sépare les bonnes familles parmi lesquelles tu as grandi de ces armées de gens plus pauvres, à la peau plus foncée, qui dorment loin dans les banlieues de tôle, mais qui viennent tous les jours en ville avec ce qu’ils ont à vendre : leurs fruits et légumes, leurs babioles, leur outil de travail ou leurs corps.

Tu te crois somme toute poli et gentil, bon garçon aux bonnes manières. Quand tu couches avec une prostituée, tu paies le prix demandé, tu ne la traites pas rudement, tu parles avec elle avant et après, vous vous posez des questions sur vos vies. Ça ne dure pas longtemps et c’est peut-être seulement pour les formes, mais la conversation fait en sorte que pour toi cet acte devient moins mécanique, moins brutal, et tu trouves ainsi une excuse pour te sentir moins médiocre. Mais ça ne marche pas vraiment. Ta médiocrité puise à d’autres sources, elle est plus vaste. Ta sexualité a toujours été intense, mais angoissante, cherchant à dominer juste pour compenser sa faiblesse. Leopoldo, tu n’as pas appris à aimer.

Au Québec, tu te vois vite confronté aux valeurs différentes. Tout te chamboule. L’université, les cours sur l’histoire du féminisme, ta conjointe qui te chuchote à l’oreille pendant des années les idées qu’elle souligne dans Le deuxième sexe; tes nouvelles amies et amis militants. Plus tard, les mouvements #balancetonporc et #metoo te renvoient ton passé en pleine figure. Et tu commences à te poser des questions que tu aurais dû te poser vingt ans plus tôt : qui étaient ces personnes ? Que ressentaient-elles dans cette transaction ? Comment en étaient-elles arrivées là ? À qui devraient-elles donner une partie de l’argent que tu leur remettais ? Quelles plaies de leur passé étais-tu en train d’agrandir ? À quelles misères ajoutais-tu ton grain de sel ? Et surtout, surtout, comment te donnais-tu le droit de louer ces humains sans jamais te poser ces questions ?

Dans ta culture, les blagues sur les « putes » circulent sans heurter aucune sensibilité.

Les centaines de bonnes personnes qui t’entourent ont rendu ces questions inéluctables, à tel point que tu n’as plus jamais loué un corps. Les corps que tu as connus depuis, ils te désiraient. Ce désir redonnait une dimension humaine au pays des draps.

Encore aujourd’hui, clients et victimes restent tapis dans l’ombre pour fuir la honte et la culpabilité. Voilà le silence que tu dois briser. Pour parcourir le chemin de la réconciliation et de la guérison, cette grande noirceur doit cesser.

Je sais que tu voudrais retrouver chacune de ces huit femmes pour leur demander pardon; sans les juger, mais te jugeant toi-même pour ton manque de sensibilité. Hélas, elles sont introuvables. Mais les hommes qui agissent encore comme tu l’as fait, eux, ils sont partout.

Écris-leur une lettre.

Texte original adapté pour URBANIA France

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