Metamorphosis

Les carnets d'Anick Lemay.

(Metamorphosis: changement de forme physique, de structure ou de substance, surtout à l’aide de moyens supernaturels.)

Je pousse de toutes mes forces sur une structure de métal, les yeux fermés, toutes veines dehors, le corps penché par en avant. Je laisse même échapper des cris de force dignes d’un superhéros ou d’un Senseï aguerri. J’entrouvre les yeux vers mon but : il me reste quoi, trois mètres? Envoye, Lemay! Pousse! Pousse, câliss!

C’était en février dernier. Je m’étais inscrite à l’Écurie, un centre d’entrainement pour qui je n’avais eu que de bons échos. Mon choix s’était arrêté à un titre sur leur site web: Métamorphose. Je n’ai jamais été «style gym». J’haïs ça, pousser de la fonte en me regardant dans un miroir. Mais à l’Écurie, c’est pas pareil. À l’Écurie, il y a des parcours de groupe bigarrés avec des stations différentes à chaque cours. C’est vraiment l’fun. C’est dur, mais l’fun. J’ai jamais aimé le gratis. C’est comme pour ma job: j’aime ça, passer des auditions. Le travail de préparation, la rencontre avec l’autre et ultimement, le sentiment d’avoir gagné mon rôle. C’est franchement satisfaisant. Je suis fière de moi.

J’ai jamais aimé le gratis. C’est comme pour ma job: j’aime ça, passer des auditions. Le travail de préparation, la rencontre avec l’autre et ultimement, le sentiment d’avoir gagné mon rôle.

Bref, j’aime ça travailler pour obtenir des résultats. Ça me rend de bonne humeur. Donc, à l’Écurie, si je m’y attelle adéquatement, en six semaines je peux espérer atteindre les résultats que je me suis fixés avec mon entraineur. Je veux perdre dix à douze livres et me faire du muscle et du tonus. Je change ma façon de m’alimenter (lire ici : manger plus lentement) et je vais à MON nouveau gym trois fois par semaine. Plus ma piscine le lundi. Je suis en feu et au bout de trois semaines, je vois déjà des résultats probants! À l’aube de mes 47 ans, la métamorphose souhaitée est du domaine du possible.

Elle s’est arrêtée brutalement début mars avec le diagnostic du cancer. J’ai dit à mon entraineur que je reviendrais dans un an… Mais j’ai gardé le plaisir de manger plus lentement.

Derrière une petite planche de plywood, entre le screen de la véranda et la gouttière, Monocle me montre le trésor que Miche (sa douce) et lui ont découvert la semaine passée. Un tout petit nid. Dedans, deux oisillons nus comme des vers, la gueule en l’air, attendent la becquée. Entre eux, un œuf tout bleu… Celui-là, il n’a jamais éclos. Toute la vulnérabilité et la fatalité du monde se trouve sous mes yeux. À l’extérieur de la véranda, sur une souche, les parents inquiets me regardent d’un œil mauvais, le ver au bec. Je pense qu’ils ne voient pas le screen qui nous séparent. Tout est une question de perspective. Je replace le plywood doucement et reprends ma place à table.

C’est la fête de ma sœur et en ce Jour 6 après chimio, j’ai poussé ma luck jusqu’en Estrie, histoire d’aller visiter mon p’tit Monocle (à qui on a refusé sa troisième chimio par manque de globules blancs…) et célébrer un peu ma frangine.

Le jus rouge me fait vraiment feeler mal. Cette sensation, tout l’temps, d’avoir festoyé avec Obélix dans un jardin psychédélique.

Le jus rouge me fait vraiment feeler mal. Cette sensation, tout l’temps, d’avoir festoyé avec Obélix dans un jardin psychédélique. Chaque patient réagit différemment, ça a l’air. Mais pour moi, c’est comparable au film Hangover fois mille, sans Zach Galifianakis (le plus drôle de la gang), en plus du désagréable feeling de «sécher» debout. Dans tous les sens que ça peut avoir. Je prends des bains à l’huile de coco, je me crème de la tête aux pieds, je bois de l’eau tel un chameau avant le grand désert mais rien n’y fait. Ma peau craque, le temps prend son temps et moi, je perds mes plumes. Littéralement.

Bon, tu sais que j’ai perdu mes cheveux. Et sincèrement, je dois te dire qu’on s’y habitue quand même assez vite. Je sors rarement sans perruque (mon afro est devenu ma signature), mais à la maison je suis nue. Comme les petits oisillons. Et presque aussi vulnérable. Tous les poils de mon corps sont disparus sauf… les 17 disgracieux sur mes genoux. Ma sœur s’est fait une joie de me les raser. En fait, je suis plus nue qu’au jour de ma naissance (je suis née avec un mohawk de cheveux noirs digne du film Le Dernier des Mohicans). Même ma fille de onze ans a plus de poils que moi… C’est tout dire.

Fait qu’on laisse la mère oiseau nourrir ses petiots pis on jase tranquillement assis dans la véranda. Pis je me flatte le bras gauche. Tu sais, celui qui fait mal? J’ai commencé des séances de drainage lymphatique avec un pro de la chose pour réactiver le flux dans ce membre si mal en point. Les sessions se passent tout en douceur (la partie drainage) pour se terminer en film d’horreur. C’est que j’ai du cordon là-dedans, mon ami! C’est raide comme du filage à haute tension en acier galvanisé. Et ce qu’on doit arriver à faire, c’est de ramener ma lymphe à bien circuler et briser lesdits cordons. Te dire la douleur… C’est comme si on essayait de m’arracher le bras à partir de l’aisselle et que je me laissais faire en essayant de respirer comme un yogi. Pas évident. Mettons qu’il y a beaucoup de Saints Noms qui sortent de ma bouche. Mais au final, ça me fait du bien. Rien de gratis, comme je te disais.

C’est comme si on essayait de m’arracher le bras à partir de l’aisselle et que je me laissais faire en essayant de respirer comme un yogi.

Donc je me flatte, comme Michel (le pro) me l’a montré. Je réactive doucement les fluides de mon bras, à grands coups de caresses tendres quand… Ça roule. Sous mes doigts, dans ma main, des bouts de peau roulent et tombent par terre. Comme de la crasse. Mais ça n’en est pas! C’est vraiment ma peau qui roule! Je mue. De partout! Ma fille et ma sœur s’en donnent à cœur joie et j’ai finalement un tapis de peau morte sous les pieds digne du plus grand marathon de gratteux de toute l’histoire de Loto-Québec. En ce beau samedi après-midi, j’ai quitté ma vieille peau pour une neuve. Je suis douce à nouveau et je lorgne vers le petit nid, attendrie.

Je suis un homard-serpent.

Attends que je t’explique. Selon Wikipédia (c’est fiable, ok?) : « Après avoir atteint la maturité sexuelle [j’pense que je suis rendue là], le homard, comme la plupart des crustacés, continue de muer régulièrement. Il brise sa carapace devenue trop étroite pour s’en faire une plus vaste et continuer à grandir. Le serpent en fait tout autant mais laisse derrière lui sa peau, entière ou en lambeaux. Durant cette période, le reptile et le crustacé sont au moment le plus vulnérable de leur vie. »

Tsé… Je la vis quand même ma métamorphose. Mais différemment.

Une fée m’a présentée une faiseuse de miracles. Une sorcière blanche qui concocte des petits pots de potion bonne pour la peau. De la douceur pure au cœur de ce périple obligé.

Avec ou sans cancer. La générosité et la bienveillance me chavire et me font croire en l’humanité. Et pour une rare fois, j’accepte la gratuité avec humilité.

Elle soigne ma peau d’oncologie comme une maman soigne les fesses rougies de son bébé. Elle l’étudie, la lave et la masse avec ses huiles, ses crèmes et sa science. Elle traite mes cicatrices comme si elles étaient des perles qu’elle veut transformer en minces fils d’or grâce à une lumière qu’elle a mis au point et qu’elle nomme Max. Elle traite d’immenses personnalités internationales, mais elle fait une place de choix aux femmes atteintes du cancer sous toutes ses formes. Elle a fait de l’onco-esthétique sa spécialité. Elle donne des formations à travers le monde pour enseigner cet art à d’autres femmes : aider à redonner un peu de beauté et de santé à cette peau si malmenée par la chimio. Ça me jette à terre. La première fois que je l’ai rencontrée, j’ai pleuré. Je sais, je pleure souvent, mais les bons sentiments m’ont toujours fait cet effet-là. Avec ou sans cancer. La générosité et la bienveillance me chavire et me font croire en l’humanité. Et pour une rare fois, j’accepte la gratuité avec humilité. Parce qu’elle vient du cœur d’une femme plus grande que nature. Merci Jennifer. Je trouverai bien une façon de redonner. Promesse de phénix.

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