Benoît Tardif

Messager à vélo

Quand on a dit à Guindon qu’il allait manquer une journée de travail pour « aller faire du bécyk », il était tout content, le pauvre gamin. Le surlendemain, il est revenu les jambes arquées, le dos plié et les mains tremblantes. On s’est dit que ça avait dû être terrible de distribuer le courrier à toute allure dans la cohue du centre-ville. Oui, mais… non.

Ce texte est extrait du Spécial RUE, disponible sur la Boutique Urbania

J’ai toujours été intrigué par ces fous du vélo, mi-punks, mi-athlètes, qui font littéralement rouler le cœur de la ville. À longueur d’année, sur leurs montures vives mais chétives, ils distribuent expressément les messages urgents des entreprises montréalaises. Sans eux, combien d’émissions de télé, de plans d’architecte, de petits mots doux d’avocat n’arriveraient pas à destination en temps et lieux? Et malgré tout, tout dans leur attitude et leur apparence laisse croire qu’ils se foutent éperdument du côté « business » des choses; qu’ils sont là parce qu’attirés par une force supérieure… L’adrénaline? Une vocation divine pour la messagerie? Une volonté de nous faire oublier le film 2 secondes avec Charlotte Laurier, qui, avouons-le, a aussi mal vieilli que les premières saisons de Lance et compte? J’allais bientôt le savoir.

Pédale!

Je rencontre ma guide, Jihane, par un beau matin d’avril. Elle me donne rendez-vous à 8h10 au coin de la rue Marie-Anne et du boulevard Saint-Laurent. Je ne la vois pas arriver, mais je l’entends m’interpeller. Je me retourne et elle est déjà là, souriante et habillée quasi normalement. Il n’y a que son énorme sac à dos qui la trahit. Je suis content de voir qu’elle n’a pas des vêtements de sportive professionnelle et qu’elle n’a pas un vélo de pro à 10 000 $. Ces choses-là me tapent sur les nerfs parce que depuis que je suis jeune que je me dis que ce qui met en forme, dans le fond, c’est le fond, pas la forme.

En arrivant, Jihane est de bonne humeur, mais préoccupée. Elle pitonne sur son téléphone et je sens que déjà, on va commencer à travailler.

Les présentations faites, on s’élance tout de go vers la bande cyclable de la rue Saint-Urbain, en direction du centre-ville. « Gêne-toi pas pour aller à la même vitesse que d’habitude » que je lui lance, très confiant de mes aptitudes de cycliste, « je vais te suivre! »

Ha ha, épais. À chaque coup de pédale, j’ai l’impression qu’elle double l’écart qui nous sépare. Mais je réussis à la suivre, tant bien que mal, le vent dans le visage, en évitant que ma langue pendante ne se prenne dans les rayons de ma roue avant. J’ai un million de questions qui me viennent en tête, mais je comprends que je ne pourrai les poser que dans les brefs moments où nous descendrons de nos montures. On n’a pas le temps de jaser quand on roule. De toute façon, on s’entend à peine avec le bruit de la circulation et le vent qui nous siffle dans les oreilles.

La plus grave erreur que j’ai commise jusqu’à maintenant aujourd’hui, c’est de mettre un foulard, des mitaines et un gros chandail. Je fais le Tour de France déguisé comme un gars qui s’en va en Antarctique. Bravo champion.

D’un ascenseur à l’autre

On arrive dare-dare à la Place Ville-Marie, par le boulevard René-Lévesque. « Une plaque tournante, me prévient Jihane. On vient ici plusieurs fois par jour. Les messagers, on dîne souvent ensemble ici aussi… »

Il n’y a personne en vue, mais je la crois sur parole. C’est vrai qu’il est tôt. On prend l’ascenseur et on se retrouve au comptoir de la messagerie d’une grande firme d’avocats. Par réflexe, je serais allé à la réception, mais j’apprends que certaines compagnies ont tellement de courrier à gérer que ça leur prend un petit comptoir rien que pour ça.

Là, plusieurs paquets nous attendent, tous destinés à des adresses différentes. Ma guide signe promptement la paperasse et range le tout dans son immense sac à dos. On dégage de là aussi vite qu’on est arrivés. Pas même un p’tit bye-bye au préposé du comptoir.

Je remarque que Jihane surveille étroitement son téléphone intelligent à chaque étape de livraison.
–    C’est quoi que tu regardes sur ton téléphone?
–    Je parle avec mon dispatch. Je le tiens au courant de mes allées et venues, comme ça il sait en temps réel où je suis. Ça lui permet de mieux organiser les pick-up et les livraisons. Ça évite des voyages inutiles.

Je me doute que plus que dans n’importe quelle autre business, pour le courrier à vélo, le temps, c’est de l’argent. Je me demande comment ils faisaient au temps où les téléphones n’étaient pas encore intelligents. Ils n’allaient pas dans les cabines téléphoniques, jamais j’croirai!

Gratter le ciel

Après une série d’essoufflantes visites dans certains des immeubles les plus prestigieux de Montréal, comme le 1000 de la Gauchetière, je suis impressionné par l’opulence de certaines compagnies. Le panorama vers l’est de Montréal à partir des bureaux de BMO au 1501 McGill College est particulièrement saisissant.
– C’est fou à quel point ces entreprises-là ont des gros et beaux bureaux!
– Les banques, les gros bureaux d’avocat, les firmes de conseil et de stratégie financière, les lobbys; la plupart occupent plusieurs étages des gratte-ciel du centre-ville.
– Ce sont vos principaux clients?
– Oui, mais on a aussi les boîtes de communication et de publicité.
– Donc tu restes au centre-ville la plupart du temps?
– Aujourd’hui, c’est spécial. J’ai demandé à mon boss de pas aller trop loin pour pas te faire trop rusher. Mais normalement, on ratisse plus large. On va sur le Plateau, dans Westmount, dans l’est aussi… Je suis déjà allée jusque dans Ahuntsic.

Le chat sort du sac. On veut m’épargner! Mais honnêtement, ça fait mon affaire. J’ai un bon vélo, mais le moteur (ahem) aurait besoin d’une bonne mise au point après un hiver sans rouler.

– Passes-tu la totalité de tes payes dans la mécanique de ton bike?
– Ah, ça coûte cher, c’est sûr! Y a toujours de quoi à réparer ou à améliorer. Et c’est pire l’hiver. C’est pour ça que la plupart d’entre nous, on roule en fixed gear l’hiver.
– Ah, ok!… (silence weird) Je sais c’est quoi un fixed gear, mais je comprends pas pourquoi c’est mieux l’hiver.
– Ben, t’as pas de dérailleur, pas de gears, pas de câbles de vitesse, etc. Ça fait moins de morceaux qui peuvent péter.
– Oh! Ben oui. Brillant.
– Merci.
– Mais je pensais que vous rouliez tous, tout le temps, en fixed gear.
– Non, même que plusieurs qui étaient passés au fixed gear il y a un bout de temps sont en train de revenir à la roue libre.
– Fais-tu souvent des flats?
– Oui, ça fait chier. Surtout l’hiver dans la slush. Je traîne toujours de quoi pour réparer, mais à -20, avec les doigts gelés, c’est pas évident.

Une chance que ce n’est pas encore arrivé : j’ai aucune idée comment réparer une crevaison sur un vélo. Juste de savoir qu’un pneu et une chambre à air ne sont pas la même chose, c’est tout un exploit.

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