Marie-Élaine Thibault

Moi pis mes bros only

“Les femmes doivent-elles payer pour leur succès?”, c’est ce que demande Le Devoir aujourd’hui dans l’article sur lequel je suis tombée ce matin, en scrollant sur mon téléphone encore couchée dans mon lit. Un peu plus loin, une dénonciation d’Emmanuel Dubois, mieux connu sous le nom de Koriass, sur le show d’hier, spécial Révélations Radio-Canada animé par mon ami Philippe Fehmiu :

“Hier je participais au show spécial Révélations Radio-Canada animé par Philippe Fehmiu, on parlait beaucoup et en bien de la diversité, sur le plateau avec Fehmiu et moi il y avait : ILAM un chanteur sénégalais, Karim Ouellet, Pierre Kwenders, les deux gars de Radio Radio, Alex Nevsky, les 4 gars du house band et Laurence Nerbonne. Dès mon arrivée sur le plateau, j’ai remarqué, Spécial Révélations, on prend le best des artistes révélés depuis 8 ans, une fille seulement.” La suite de son post est ICI, mais en gros, j’étais la seule fille et il l’a souligné.

J’ai toujours été entourée de garçons. Je me souviens avoir essayé de toutes les façons possibles de m’intégrer dès le primaire avec eux, tout simplement parce que nos intérêts concordaient davantage qu’avec ceux de la gent féminine. J’aimais faire du sport et rigoler, tout comme eux. J’étais bonne en sport, autant ou même meilleure qu’eux. Je me souviens de l’attente… L’attente que l’un d’eux me fasse une passe, l’attente qu’on me choisisse dans son équipe, l’attente que l’un d’eux me fasse un hug, parce qu’il est content qu’on fasse un but, ensemble. Je me souviens aussi que j’essayais constamment de faire comme eux, et que même si ça faisait mal d’attraper le ballon au ballon chasseur, je le faisais pour prouver que j’avais ma place.

Hier, Koriass est entré sur le plateau et a réalisé qu’il y avait presque seulement des gars et il a “ouvert sa gueule dans le micro”. Hier, je suis entrée sur le plateau et il n’y avait rien de différent pour moi. Ça fait 10 ans que je fais de la musique et que je rentre dans des endroits similaires où il y a toujours une GRANDE majorité de garçons. Hier c’était comme d’habitude : musiciens talentueux, des duos, accolades entre boys, fraternité, garçons bien sapés, et blagues de loges. Pourquoi est-ce qu’encore une fois, je me sentais écrasée? Après tout, je les aime ces garçons, certains sont même des collègues ou des amis, comment pourrais-je leur en vouloir?

Je ne suis pas un garçon. Je ne chanterai jamais comme un garçon, je ne jouerai jamais de la guitare comme un garçon et je n’aurai jamais la confiance qu’ont certains garçons. Reste que j’écris, je compose ma musique, je fais mes arrangements, je chante, je joue des instruments, je dis ce que je pense et je suis productrice de mon disque.

Hier je n’ai pas “ouvert ma gueule” dans le micro. Hier, j’étais encore dans l’attente de cette passe sur la palette, de ce hug ou de cette complicité. Je suis d’accord qu’il faut faire un effort de parité, et que l’égalité se compte en nombre. Mais l’égalité doit d’abord être là entre nous. Depuis des années au Québec que notre musique est masculine. Vous me direz qu’il y a beaucoup de chanteuses certes, mais au final la grande majorité des sonorités sont masculinisées par les musiciens, arrangeurs, réalisateurs et mixeurs.

Combien avons-nous de sound girls ou de réalisatrices au Québec? Je parle de réalisatrices qui réalisent des albums de gars, ou de filles. En tout cas moi, je n’en connais pas. Les filles sont donc souvent confinées aux rôles de chanteuses, auteures, interprètes ou de choristes, par habitude, parce que c’est la place qu’elles ont été habituées de prendre dans l’histoire de la musique québécoise depuis des années, parce qu’elles ne sentent pas qu’elles sont prêtes pour prendre la même place que les garçons.

Même si aujourd’hui, il y a de plus en plus de filles qui évoluent dans ce milieu et qu’elles sont bonnes, très bonnes, même parfois meilleures que des garçons, elles portent encore le poids de notre histoire, de nos habitudes, des paradigmes musicaux et sociaux, du paternalisme. On se sent insuffisantes musicalement et on est constamment en recherche d’approbation. Je ne connais pas une fille, qui ne fait pas valider ses idées musicales ou son projet par un garçon en position d’autorité : réalisateur, arrangeur, producteur.

Hier, les garçons ont été des garçons, et moi j’ai été une fille. Ce n’est ni de leur faute ni de la mienne et ni celle de Radio-Canada si aujourd’hui nous sommes encore pris, ensemble, dans ce même pattern d’inconfort et de sentiment d’inégalité, comme nous l’étions, enfants, au primaire.

Si Koriass a ressenti le malaise hier et a senti le besoin de l’exprimer aujourd’hui, imaginez combien moi je peux le ressentir quotidiennement. C’est une chose de dénoncer qu’il y ait plus de gars que de filles sur un spectacle à la radio de Radio-Canada dans un micro, mais j’ai l’impression que nous en serons venus à une réelle égalité lorsqu’un gars fera assez confiance à une fille pour collaborer en lui demandant autre chose que de faire “la chanteuse”. Nous en serons venus à une égalité lorsqu’il y aura des house bands complètement féminins. Nous en serons venus à une égalité lorsqu’un gars demandera à une fille de faire ses arrangements, sa réalisation, ses beats, ou l’invitera sur sa tournée de rappers, car pour le moment, ce gars-là, même s’il ressent l’inégalité et la dénonce, par habitude, il choisit encore ses bros.

xo

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