Mémoire d’un enfant libre

Êtes-vous né après 1984 ? Probablement. Alors, ignorez ce texte. Il y est question de choses qui ne sont pas de votre âge : les communes hippies des années 1970 au Québec, qui sont apparues bien avant les raves, à une époque où un joint faisait office de ghb.

Des maisons en forme d’ovnis, pétries de ciment et de mousse synthétique. Des chèvres, des chiens et des poules en liberté. Des tipis et des tentes en macramé. Des étangs de boue thérapeutique. Des enfants nus. Des barbus stones et des lesbiennes poilues. Et toujours cette odeur de haschich. Vous ne connaissez pas grand-chose aux années 1970 si vous n’avez pas passé au moins quelques semaines dans une commune et pris part au retour à la terre organisé par les derniers hippies authentiques, retour qui, par malheur, aura ultimement mené aux sectes nouvel âge, à Raël, Moïse Thériault, au Temple Solaire et, pire, aux Séguin consanguins.

Bientôt 37 ans. J’aurai survécu à l’expérience des communes. Mes parents hippies sont devenus de respectables citoyens et moi, un adulte presque normal, malgré mes précoces fréquentations avec des énergumènes et autres bohèmes devenus boomers. Ces derniers espéraient faire du Québec un pays et, bien sûr, « détruire le Système par l’intérieur ».

Résultat : ils sont devenus psychologues, journalistes, avocats, enseignants ou poètes subventionnés, obligés de travailler comme tout un chacun, perdus dans un monde qui ne tolère pas la paresse, l’inaction et la méditation. Je n’ai pas l’intention ici de blâmer cette génération que j’aime. Aucun compte à régler.

Je suis un ami des boomers, même quand ils portent la cravate et qu’ils rient des ados. Aucun mauvais souvenir.
C’est eux qui ont mis sur pied les communes et ces communes, c’était l’avenir, c’était la joie libertaire et libératrice. J’étais gamin et j’y ai eu beaucoup de plaisir. Des plaisirs chastes, puérils et simples.

Free for all

Il y avait la commune de Waterloo, à trois minutes de Granby, avec ses architectures bizarres, ses domiciles qui ressemblaient à d’étranges laboratoires aux tunnels menant vers des sous-sols mystérieux. Il y avait aussi celle de Morin-Heights, tenue par des nudistes et des lesbiennes, où j’ai découvert, à 5 ans, comment repérer le clitoris dans la jungle touffue du sexe féminin. Dans un esprit purement pédagogique, des femmes, généralement homosexuelles ou féministes, absolument aimables et maternelles, montraient leur vulve aux enfants et en expliquaient les mystères : « Voici les petites lèvres, voici les grandes lèvres, et voici le bouton du bonheur. » J’ai appris certaines choses, sans y toucher…

J’ai aussi bien connu, à Montréal, le dérivé urbain des communes rurales : Duluth et ses ruelles animées. Avant de devenir un site touristique envahi par les restaurants grecs et les banlieusards parfumés, cette artère de la métropole regroupait des artistes sans le sou, clowns, jongleurs, écrivains, acteurs, musiciens. Une faune joviale et inspirante. Le Plateau n’était pas encore un grand centre d’achats à ciel ouvert mais un quartier populaire, habité autant par des immigrants portugais, juifs et grecs que par des étudiants et des jeunes parents plus ou moins démunis. Je vous jure qu’il y avait des enfants dans les ruelles de l’avenue Laval dans les années 1970. Des amis dotés, comme moi, de noms improbables : Zébulon, Willow, Mescaline, Agaguk.

Liberté ou conséquences

Mais la liberté est malheureusement un cadeau empoisonné, comme dit encore ma mère, qui s’inquiète parfois de mon immaturité. Les communes, mon enfance hippie en général, passée dans la paix et l’amour, le droit de dire et de faire n’importe quoi, jusqu’à dessiner sur les murs dans un « élan de pure création artistique », auront fait de moi un lunatique irresponsable, qui a toujours la tête ailleurs, psychologiquement allergique aux obligations ordinaires. J’ai développé une véritable phobie des documents et une horreur maladive du fonctionnariat. Mais je ne m’en porte pas si mal. Je garde en ma mémoire d’émouvants souvenirs de cette époque où tout restait à faire et où les freaks, parfaitement assumés, n’étaient pas comme aujourd’hui confondus avec les schizophrènes et les bipolaires.

Je me suis amusé et j’ai appris l’humour, l’amitié, les bases rudimentaires de la sexualité, le respect des différences et l’esprit de provocation, sur ces fermes des Cantons-de-l’Est et aux abords de ces lacs des Laurentides, avec des adultes excentriques, des artistes, des gens hors de l’ordinaire, financièrement fauchés, souvent drogués, mais animés par la passion, l’amour et l’espérance, chose que je ne retrouve plus chez les gens de ma génération.

Ce minuscule épisode de la petite histoire du Québec, cette époque des communes, officielles ou improvisées, m’aura permis de découvrir, entre mille autres choses, les beautés de la province, de me sortir un peu de la ville, où je suis né et où je mourrai. Je ne serai jamais pourtant un urbain authentique ; les modes, le clinquant et le bling-bling des métropoles ne m’impressionnent pas. Je suis certain qu’il se passe des choses étonnantes dans les campagnes. Je refuse de penser que les « écolos ésotériques » qui font du compost avec n’importe quoi et qui recyclent le moindre objet se trompent ou sont leurrés. Je ne crois pas non plus que les boomers ont eu tort d’imaginer un pays, même si le projet relevait alors de l’utopie.

Mais puisqu’on m’offre en ces pages l’opportunité de faire une sortie du placard, aussi bien l’avouer : je suis fier d’être un fils de hippies et je rêve encore, influencé par la tendance « phonétique » de ces années folles et insolites, d’un Kébek écrit avec deux K.

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