« It’s important that timeless elegance shines through every element », susurre la voix de Melania Trump en hors-champ. À elle seule, la phrase cristallise le vide abyssal de ce documentaire-catastrophe consacré à l’actuelle FLOTUS : une œuvre polie jusqu’à l’obscène, où l’élégance sert surtout de rideau pour cacher l’absence totale de fond.
Vendredi soir, 21h00. À l’entrée du cinéma Banque Scotia, au centre-ville, je demande à un sans-abri emmitouflé dans une flanalette à l’effigie de Mickey Mouse s’il veut venir voir un film avec moi.
– C’est quoi, l’film?
– Un documentaire sur la femme à Trump.
Il me regarde une seconde, jette un œil à une Sainte-Catherine vidée par le froid polaire, puis tranche :
– Non. Moi, j’vais rester icitte pour faire de l’argent.
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À la caisse, la jeune employée accuse une brève hésitation en entendant mon choix. Un sourire mal à l’aise, presque compatissant, puis elle me pointe l’écran tactile. Quatre sièges sont occupés.
Je lui demande si les deux premières projections ont attiré plus de monde. Elle secoue la tête.
Je bip ma carte. Dans le reflet noir de l’écran, le fantôme de Goebbels me fait un clin d’œil.
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Avant le début du film, j’ai lu des critiques au vitriol. Plusieurs, même. Sans grande surprise, les mots étaient intraitables envers cette entreprise promise à l’échec. Mais c’est vendredi soir, alors, gros pop corn en main, j’attends de voyager en plein malaise.
Quand la projection débute, je fais l’inventaire : six personnes. Deux couples. Un homme seul. Deux, si l’on compte votre pauvre narrateur. En cours de route, deux autres loups solitaires viendront compléter le tableau.
Bref, il y a assez de place pour les jambes.
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Dès le premier plan, quelque chose me déstabilise. La précision clinique de la mise en scène, son esthétisme ultra léché, placent aussitôt le film du côté de la fiction. On n’est plus vraiment dans le documentaire bricolé avec du duct tape, mais dans un simulacre hollywoodien parfaitement contrôlé. L’accent slave de Melania glisse sur des images bling-bling, et je commence à projeter autre chose : du Ruben Östlund, du Yorgos Lanthimos, du Harmony Korine avec du budget. Une satire qui se ferait sociale, politique, volontairement provocante.
Et puis, soudain, ça clique dans mon cerveau.
Dans le ton, on dirait vraiment un épisode de South Park. Voilà. À partir de là, en imaginant chaque scène sortie de l’esprit de Trey Parker et Matt Stone, je me régale de cette fable grotesque, outrageusement caricaturale, parfois franchement hilarante. Une farce absurde, parfaitement assumée.
La clé pour apprécier Melania serait donc simple : le deuxième degré.
Le problème, et il est de taille, c’est qu’il n’en a pas.
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Toujours juchée sur ses talons très hauts, Melania ne mange jamais. Ne boit jamais. Ne semble jamais traversée par la moindre émotion reconnaissable. Tout, chez elle, évoque un corps vidé de son contenu. Une présence éteinte, encapsulée dans un monde artificiel : une tour d’ivoire climatisée faite d’isolement, de surfaces dorées et de gardes du corps. Elle évolue dans une irréalité qui la dépasse autant qu’elle la protège.
Son artiste préféré? Michael Jackson. Lui aussi façonné par la mise en scène permanente, lui aussi prisonnier d’une solitude extrême… et, accessoirement, un héritage rattrapé par de graves accusations.
Ce film prétend nous donner accès à Melania. Mais à bien y penser, l’avons-nous jamais réellement entendue ? A-t-elle déjà existé autrement que comme image, ombre, projection?
Le paradoxe est d’autant plus frappant que la machine promotionnelle, elle, n’a rien de silencieux. Quarante millions pour produire le film. Trente-cinq pour le vendre. 1 500 salles en Amérique du Nord. Près de 5 000 à l’échelle mondiale. Un rouleau compresseur de 75 millions de dollars, intégralement financé par l’ami Jeff Bezos.
On parle de budgets habituellement réservés aux grandes fresques documentaires de la BBC, celles qui s’étirent sur des années, tournées aux quatre coins du monde sauvage, à la recherche de quelque chose de vivant.
Derrière la caméra, un retour qui fait sourciller : Brett Ratner. Disparu des radars depuis 2016, rattrapé par de multiples accusations d’agressions sexuelles et cité dans des documents liés à Jeffrey Epstein, le réalisateur de Rush Hour refait surface. Dans la foulée, le quatrième volet est annoncé. Comme si rien ne s’était passé. Leni Riefenstahl esquisse un thumbs up hors champ.
Le malaise est tout aussi palpable dans l’industrie. Une large part de l’équipe technique aurait demandé à ne pas figurer au générique. Aucune projection de presse. Aux États-Unis, des affiches vandalisées.
Et les salles, justement, sont désespérément vides. Partout. Même dans les États les plus vendus à Donald Trump. Des rumeurs circulent : des figurants auraient été payés 50 dollars pour remplir les fauteuils. Manifestement, la campagne ne s’est pas rendue jusqu’au 51ᵉ État. Parce qu’ici, la salle est vide et l’enthousiasme complètement absent.
Giorgio Moroder doit encore se demander ce que sa toune crisse là-dedans.
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Amazon peut au moins se consoler d’une chose : son patron apparaît à l’écran, flanqué d’Elon Musk, Dana White, Gianni Infantino et Tim Cook. Une brochette de puissants qui donnent moins l’impression de faire une apparition que de commanditer le film. La scène où on les voit s’enlacer sur des airs de grands classiques vire à la mascarade : une démonstration de vanité écœurante, mise en scène autour d’une femme que le récit présente comme une petite Slovène désormais adoubée par les sphères de l’ultrarichesse mondiale. Le rêve américain. Dommage que vous n’en fassiez pas partie.
Ironiquement, cette beauté froide et muette, cette silhouette de veuve noire coiffée d’un chapeau de psychopathe convenait beaucoup mieux au mythe Trump. Tant que Melania demeurait une énigme, le mystère tenait. Mais avec cette œuvre narcissique, qui nous prend ouvertement pour des imbéciles, le masque tombe. Et derrière, il n’y a rien.
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Car il faut appeler les choses par leur nom : Melania relève moins du portrait que de l’opération politique. Une entreprise de communication pilotée par la Maison-Blanche elle-même. Vingt jours de vie filmés à l’approche d’une seconde inauguration qui, depuis, bouleverse la planète par son hostilité.
Personne ne sort grandi de ce film, à commencer par Melania, suivie de près par son Donald, affublé d’un charisme de crapaud. Le couple semble se détester cordialement. Et même l’inquiétant Barron apparaît comme un pantin oversize vidé de son âme. Seuls les couturiers japonais de la première dame s’en tirent indemnes.
La question s’impose : à quoi assiste-t-on exactement? À une tentative de réhabilitation? À un trip d’ego ou à un outil de propagande emballé avec le soin d’un produit de luxe? J’ai du mal à croire qu’un disciple MAGA du Mississippi aura les yeux pleins d’eau en regardant Melania flotter dans son penthouse new-yorkais, hors du monde, hors d’atteinte.
Même le verdict populaire a l’air indécis, à l’image de l’époque. Au Québec, le film rapporte des miettes : autour de 2 000 $ pour sa seule salle. Aux États-Unis, il en surprend plus d’un avec 7 millions de dollars encaissés dès le premier week-end. Entre les deux, une contestation en ligne tiraillée entre sabotage et sacralisation.
Mais pour mes voisins de sièges, qui s’en sont régalés à gorge déployée, le diagnostic est déjà posé : Melania est un exercice de branding pur. Chaque plan, chaque lumière, chaque silence est minutieusement calculé pour ériger une icône, sans jamais s’aventurer sur le terrain glissant des questions difficiles et nécessaires ; l’éthique, le pouvoir, la responsabilité politique.
Ici, on ne documente pas un naufrage. On en soigne l’image.
À la sortie, je repasse devant le quêteux aux couleurs de Disney.
– Man, t’as vraiment rien manqué.
– Haha, parfait, m’a me coucher moins niaiseux!

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