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« Les gens se plaignaient de l’isolement ces derniers mois, moi j’en rêvais. Prendre un peu de recul, c’est bon pour l’âme. »
Matthew Pearce parle calmement, assis les jambes croisées sur une chaise du café Mission désert en ce jeudi matin.
Dans quelques jours, l’homme de 66 ans partira à la retraite, après avoir dirigé durant treize ans la plus grosse ressource pour personnes itinérantes au pays.
Treize années où il a pu imposer sa vision de l’itinérance, souvent à contre-courant.
«J’avais essuyé beaucoup de critiques, surtout du milieu communautaire. Je suis content, puisque ces critiques se sont aujourd’hui ralliées autour de cette vision.»
Lors de chacune de nos rencontres d’ailleurs, il me rappelle l’entrevue qu’il m’avait accordée en 2014, dans laquelle il affirmait « faire partie plus du problème que de la solution » si la Mission Old Brewery se limitait à un rôle de refuge. « On aimerait mieux se spécialiser dans l’aide au logement, avec nos programmes d’accompagnement. La cafétéria va rester, mais le refuge entretient le cycle de l’itinérance », avait lancé Matthew Pearce, s’attirant aussitôt les foudres d’autres acteurs du milieu. « J’avais essuyé beaucoup de critiques, surtout du milieu communautaire. Je suis content, puisque ces critiques se sont aujourd’hui ralliées autour de cette vision », résume six ans plus tard Matthew Pearce, qui a réussi son pari en changeant complètement la vocation du vieil édifice du boulevard Saint-Laurent.
Au lieu d’un immense dortoir de 153 lits où passer la nuit, l’OBM (Old Brewery Mission, en anglais) est devenu un centre de ressources accessible en tout temps, axé sur la réinsertion sociale des sans-abri. De quelques dizaines de logis, l’OBM est devenu propriétaire en une décennie d’environ 400 logements permanents et abordables à Montréal.
«Le problème n’est pas d’avoir de l’argent, mais de le distribuer correctement. J’ai espoir que le gouvernement (québécois) tienne compte de l’ampleur du phénomène de l’itinérance à Montréal.»
Il part l’esprit tranquille, mais surtout heureux de laisser derrière lui un milieu mobilisé, ce qui était loin d’être le cas à son arrivée en 2008. « Tout le monde a compris que la concertation fonctionne mieux que les silos. Chaque jeudi, les DG des grandes ressources se réunissent et discutent via Zoom. Aucune autre grande ville ne fait ça », souligne fièrement Matthew Pearce, qui a certes joué un rôle central dans cette harmonie.
Il ajoute que l’avenir est entre bonnes mains, puisqu’il passe le flambeau à son prédécesseur James Hughes, qui a été directeur général de la mission de 2004 à 2008.
La nomination d’un candidat d’expérience, familier avec la boîte, contribue à la paix d’esprit de Matthew. « Les défis actuels nécessitent la présence d’un DG qui va s’engager pour plusieurs années et j’étais pas prêt à le faire », justifie-t-il.
Ce dernier n’a toujours pas ébauché de plan d’avenir. « J’étais trop dans le jus! », badine-t-il.
La politique? Matthew Pearce pousse un très long soupir. S’il ne se ferme aucune porte, celui qui a œuvré 22 ans en développement international ne se berce pas d’illusions non plus. « Je pense avoir fait plus ici en 13 ans que si j’avais été élu », laisse-t-il finalement tomber, ajoutant s’imaginer peut-être davantage dans un rôle de conseiller.
«J’adore Montréal et je trouve ça triste de la voir dans cette période de COVID comme une âme perdue», illustre-t-il.
Il se contentera toutefois de rester Montréalais dans l’âme, puisqu’il s’apprête aussi à déménager dans le coin de Lachute, dans les Basses-Laurentides. « J’adore Montréal et je trouve ça triste de la voir dans cette période de COVID comme une âme perdue », illustre-t-il.
Évidemment, Matthew Pearce aurait aimé quitter en observant une réduction claire du nombre de personnes en situation d’itinérance, ce qui n’est pas le cas. Le campement de fortune de la rue Notre-Dame, les problèmes de santé mentale criants et les fermetures de lits causés par la pandémie brossent au contraire un tableau pessimiste.
«La mairesse a raison de s’inquiéter, mais il faut faire bien attention quand on lance des chiffres. Ça contribue à la désinformation et ça nuit à la dimension d’espoir.»
S’il n’aime pas se lancer des fleurs, Matthew Pearce ne cache pas sa fierté d’avoir contribué à changer la perception de la population envers l’itinérance en allant au-delà des stéréotypes. « Les gens achètent maintenant le concept que l’itinérance n’est pas une fin en soi, mais une situation difficile temporaire », se réjouit-il.
Matthew Pearce s’ennuiera évidemment de ses collègues, mais aussi de tous ces visages qui le saluaient chaque fois qu’il arrivait le matin. « Certains gars ont demandé de me voir quelques minutes avant que je parte », souligne-t-il, ému.
Il se félicite aussi de reconnaître de moins en moins les gens qui poussent les portes de la ressource, une bonne nouvelle en soi. « Ça veut dire qu’on a réussi à créer un milieu dynamique, pas un cul-de-sac », résume Matthew Pearce, dont le cheval de bataille aura été la lutte à l’itinérance chronique.
Reste à voir s’il laissera en héritage son nom à une salle, la cafétéria ou le petit café de la ressource. Le principal intéressé, d’une humilité désarmante, rougit. « Peut-être un de nos logements abordables. Mais c’est vraiment pas obligé… », laisse-t-il tomber en souriant, mal à l’aise.
Bonne retraite M. Pearce, même si j’ai l’impression qu’elle sera de courte durée.
En l’écoutant, difficile d’imaginer cet homme à l’œil vif, toujours aussi allumé, partir à la retraite dans trois jours. À mon passage, il raccrochait à peine d’un appel conférence avec les patrons des autres refuges montréalais. « Le problème n’est pas d’avoir de l’argent, mais de le distribuer correctement. J’ai espoir que le gouvernement (québécois) tienne compte de l’ampleur du phénomène de l’itinérance à Montréal », affirme Matthew Pearce, ventilant ses inquiétudes sur la redistribution d’un budget spécial de 21 millions annoncé en avril en marge d’une entente entre Québec et Ottawa. Cette somme destinée aux organismes communautaires éparpillés aux quatre coins de la province vise à lutter contre l’itinérance pendant la pandémie.
Montréal devait au départ recevoir environ sept millions de dollars de l’enveloppe totale, mais le ministère de la Santé et des Services sociaux a annoncé en juin une bonification de trois millions du financement prévu. « Environ 80% de la population itinérante habite Montréal, j’espère juste que les gouvernements vont nous octroyer les montants qui reflètent l’ampleur de nos besoins », tranche Matthew Pearce, qui n’a visiblement pas encore la tête au golf. « J’étais supposé finir mercredi, mais j’ai accumulé beaucoup de temps, alors je pars lundi après quelques rencontres », assure-t-il.
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À très court terme, Matthew Pearce et sa femme (elle vient de prendre sa retraite en décembre) iront passer deux semaines dans un chalet dans le nord histoire de « troquer la zone orange pour les feuilles », avant de poursuivre leur route vers le Labrador, où leur fils unique est né il y a 26 ans. « On va passer l’hiver là-bas, je vais réfléchir. Je suis curieux de voir si des gens pensent que je peux contribuer ailleurs », confie cet Albertain d’origine, qui se considère néanmoins comme un Montréalais puisqu’il y vit depuis l’enfance.
À ce sujet, Matthew Pearce reproche d’ailleurs à la mairesse Valérie Plante d’avoir affirmé il y a quelques jours que la population itinérante avait doublé à Montréal, une estimation aussitôt remise en question par plusieurs intervenants du milieu, lui compris. « La mairesse a raison de s’inquiéter, mais il faut faire bien attention quand on lance des chiffres. Ça contribue à la désinformation et ça nuit à la dimension d’espoir », croit-il, ajoutant qu’il est de son devoir de donner l’heure juste à la population et aux donateurs. « C’est un manque de respect envers eux de gonfler des chiffres. »