Jade Bressan

Est-ce que Mario Bros va vraiment vous rendre violent ?

Une hypothèse prouvée ou un bouc émissaire pour justifier les fusillades ?

Le mois dernier, Donald Trump a invité les dirigeants de trois grandes compagnies de jeux vidéo (Zenimax, Take-Two et EA), pour leur parler de jeux vidéo. Pourquoi? Parce que selon lui, les jeux vidéo seraient une explication possible pour les fusillades à répétition aux États-Unis, et surtout — c’est un secret de Polichinelle — parce qu’on ne peut pas toucher au lobby des armes; le président cherche un autre bouc émissaire.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les jeux vidéo sont pointés du doigt suite à des massacres. J’ai encore le souvenir de mon père qui m’a réveillé un matin de 1999 en me montrant la une du journal qui racontait la fusillade à Columbine, en me disant : « Ouin, ça a l’air qu’ils ont fait ça parce qu’ils jouaient à DOOM, va falloir qu’on te limite le Super Nintendo si on veut pas que tu vires de même! »

Mon père ne voulait que faire une blague, mais ça m’a terrifié. Et si les jeux avaient vraiment cette influence sur les gens? Je ne voulais pas devenir un tueur! Ok, mon premier souvenir de gamer, c’est Duck Hunt, mais une fois je suis allé dans un musée d’armes et j’ai manqué vomir parce que ça me mettait mal à l’aise. Je ne peux pas être un tueur, non?

Afin d’avoir l’heure juste, j’ai appelé Gregory West, professeur au département de psychologie à l’Université de Montréal et dont les recherches portent entre autres sur les jeux vidéo et leurs effets sur le cerveau.

Selon la science, est-ce qu’il y a vraiment un lien à établir entre les comportements violents et les jeux vidéo?

C’est vrai que les jeux de tir ciblent le système de récompense, mais quand on parle de la relation entre la consommation de jeux vidéo, spécifiquement les jeux de tir, et qu’on compare avec les données, il n’y a pas de corrélation entre la violence armée et la consommation de jeux vidéo.

Les joueurs les plus intenses dans le monde se trouvent aux Pays-Bas, mais si on regarde le taux de violence armée de ce pays, c’est un des plus bas au monde! Si on ignore les États-Unis, et qu’on regarde les autres pays, on ne voit aucune relation entre ces deux facteurs.

Quand on analyse les données aux États-Unis, on voit que oui, il y a un taux de violence qui est plus élevé, énormément plus élevé que dans le reste du monde développé, mais leur taux de consommation de jeux vidéo est à peu près pareil à ceux du Canada et du reste de l’Europe.

Récemment, il y a aussi eu une étude sur les individus qui ont commis des fusillades de masse, et celle-ci a établi que seulement 20 % d’entre eux ont déclaré avoir joué à des jeux vidéo, et pas nécessairement à un niveau inhabituel. À ce moment, quand je regarde la littérature et les données disponibles, je ne vois pas de corrélation entre ces deux facteurs.

Même s’il n’y a pas de corrélation, pensez-vous qu’il peut y avoir une influence négative sur certains individus? Parce que j’ai aussi su que certains chercheurs avancent que les jeux vidéo seraient plutôt un exutoire pour l’agressivité, qui rendrait les comportements violents moins probables dans la vraie vie.

À ce jour, il ne semble pas y avoir de preuves de cette relation, mais si on prend en compte quelques études individuelles — et c’est pas relié du tout avec la violence armée — on voit qu’il y a des preuves d’un peu d’habituation dans la façon dont les joueurs traitent les stimuli émotionnels. Ça veut dire que leur réponse neuronale est un peu diminuée comparée aux non-joueurs, mais il n’y a pas de lien établi en ce moment entre les jeux vidéo et l’agressivité.

Pourquoi cet argument revient tout le temps, alors? On l’a eu dans les années 80, puis dans les années 90 [avec Doom et Columbine], on l’a eu dans les années 2000 avec GTA, et ça revient encore, et pourtant, à chaque fois la réponse de la communauté scientifique semble être la même, soit qu’il n’y a pas de lien entre ces deux éléments. Pouvez-vous l’expliquer?

[Soupir] Je pense que les jeux vidéo sont un argument facile à pointer du doigt, un point que le public peut comprendre avec peu d’explications. Mais, au final, si les données ne soutiennent pas une hypothèse, on ne peut pas, quand on est scientifique, soutenir cette explication-là.

Alors, les explications par rapport aux fusillades répétées aux États-Unis, de quel côté devrait-on les chercher?

Je ne suis pas un expert sur ce sujet, mais quand je regarde les données sur le nombre de fusils, notamment les fusils d’assaut, qui se trouvent dans les pays développés et la violence armée, c’est là qu’on retrouve une corrélation significative. [NDLR : Après vérification, il y a effectivement des études prouvant la corrélation entre le nombre d’armes en circulation et le nombre de morts.]

Et voilà, selon la science, il n’y a pas de lien entre la consommation de jeux vidéo et la violence armée. Je peux enfin respirer. Même si Donald Trump fait des montages de jeux violents, je peux retourner jouer à Super Mario, sachant que le pire que je risque, c’est de me faire influencer à faire du mush.

Fiou.

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