Marie-Philip Poulin : yes, no, toaster et médailles olympiques

À un mois des jeux olympiques, Jay Du Temple s'est entretenu avec une des meilleures hockeyeuses au monde.

Le but gagnant de la finale féminine de hockey aux Jeux olympiques de Vancouver ? C’était elle. Celui des JO de Sotchi ? Elle aussi. En attendant d’ajouter Pyeongchang à son tableau de chasse, Marie-Philip Poulin poursuit sa route avec un talent qui ne laisse personne indifférent — surtout pas les Canadiennes de Montréal, qui en ont fait, il y a quelques mois, leur capitaine. Tour du chapeau avec une attachante attaquante.

TEXTE: Jay DuTemple

PHOTOS ET ILLUSTRATIONS: Félix Renaud

POUR LE SPÉCIAL EXTRAORDINAIRES 2017 DU MAGAZINE URBANIA

Étant humoriste, me lever tôt, c’est pas ma force. Mais ce matin-là, me souvenir que j’avais rendez-vous avec Marie-Philip Poulin à 9 h 30 (mon « tôt » est ton « tard », je le sais) a eu l’effet d’une chaudière d’espresso. C’est que son parcours remarquable a complètement rallumé la flamme du jeune hockeyeur qui sommeille en moi depuis que j’ai accroché mes patins. J’avais hâte de la voir en vrai.

La Beauceronne m’attendait bien calmement à l’aréna Étienne-Desmarteaux (située dans l’arrondissement montréalais de Rosemont). Je l’ai retrouvée dans l’un des vestiaires, lieu mythique pour toute personne ayant vécu une enfance d’aréna. Le petit « buzz » des néons qui illuminent un peu trop mes yeux encore endormis. L’odeur de savon qui émane des planchers maintes fois frottés par le concierge pour enlever celle du stock de hockey — celle-là même que plusieurs trouvent répugnante, mais que personnellement, je trouve poétique. Un petit paradis.

– Tu es née où, Marie-Philip ?
– À Beauceville.
– Beauceville, born and raised ?
– Oui !

– Frères ou sœurs ?

– Un frère, trois ans plus vieux.

Dans la cour des g… arçons

Ses parents, qui travaillent dans le milieu hospitalier, ont toujours encouragé Marie-Philip à faire du sport. Ils ont d’abord inscrit leur fille à des cours de patinage artistique (comme moi !), lorsqu’elle avait 4 ans : « Déguisée en lapin pis toute, le classique. » Un an plus tard, une fois la base du patin maîtrisée, Marie-Philip commence à jouer au hockey… avec les garçons. Une aventure qui allait durer 10 ans.

– Comment se sont passées tes années dans les équipes masculines ?

– J’ai vraiment été chanceuse dans mon cheminement avec les garçons. Les entraîneurs que j’ai eus et mes coéquipiers ont toujours été très respectueux. Je n’étais pas la petite fille, j’étais un membre de l’équipe. Chaque année, les entraîneurs disaient systématiquement : « Ça, c’est votre sœur. Vous la protégez. Il n’y a rien qui se passe avec elle. » Les gars ont toujours embarqué.
– Jusqu’à quel niveau as-tu évolué avec les garçons ?
– Midget espoir.

Je fais une parenthèse ici pour que tout le monde comprenne bien. Les catégories au hockey sont divisées par tranches d’âge. On commence, à 5 ans, Magh 1 ; 6 ans, Magh 2 ; 7 ans, Magh 3. On devient donc Novice à 8 ans, pour deux saisons. Puis, Atome de 10 à 11 ans, Peewee de 12 à 13, Bantam de 14 à 15 (c’est dans cette catégorie qu’arrive le contact), Midget de 16 à 19, etc.

À partir du niveau « Atome » arrive le double lettre. Tu peux jouer pour la ville (A, B ou C) ou pour un regroupement de villes, ce qui veut dire plus de joueurs, donc un plus haut calibre — ce qu’on appelle le double lettre (AA, BB, CC).

À l’époque, certaines régions qui avaient moins de joueurs n’avaient pas de « BB ». Donc, dans l’ordre, du plus fort au plus faible, il y avait le AA, CC, A, B, C.

Le Midget espoir est une catégorie pour les meilleurs joueurs de 15 ans. Il s’agit des plus grands « espoirs » pour faire le Midget AAA l’année suivante, qui est la catégorie juste avant le junior majeur.

Marie-Philip, à 15 ans, faisait partie des meilleurs joueurs et joueuses de sa région.

Fin de la parenthèse.

– Donc, tu as joué contact avec eux ?

– Ouais. Je faisais toujours la première année CC, deuxième année AA. Donc, j’ai joué Bantam CC, AA et Midget espoir contact avec les gars.

– Comment ça s’est passé ?

– Certaines équipes étaient plus respectueuses. D’autres, au contraire, se disaient : « OK, y’a une fille, c’est sur elle qu’on s’enligne. » Veux, veux pas, ça m’a rendue plus forte. Je savais que si je me faisais ramasser, ’fallait que je me relève, sinon ils savaient qu’ils m’avaient eue. Peu importe le nombre de fois où je tombais, je me relevais pour ne pas avoir l’air weak, pour leur montrer que j’étais capable de jouer avec eux. J’en ai tiré plusieurs leçons qui m’ont servi tout au long de ma vie.

On a beau appuyer son enfant, voir sa fille de 14-15 ans affronter des gars du même âge, ça demeure stressant pour une mère : « Elle était brûlée raide à la fin des games », dit Marie-Philip en riant. « Malgré tout, mes parents n’ont jamais cessé de m’encourager. » Respect à la famille Poulin.

De Beauceville to West Island

En 2007, Marie-Philip reçoit l’appel de Lisa-Marie Breton, Beauceronne comme elle et cofondatrice de la Ligue canadienne de hockey féminin. Elle l’invite à venir jouer pour les Stars de Montréal. La ligue professionnelle la plus importante au Canada vient d’être créée, et on a besoin d’elle ! C’est une occasion en or. Marie-Philip quitte la maison familiale, direction Montréal. Installée dans le West Island, elle termine son secondaire à la Kuper Academy : « J’allais à l’école toute la journée et on pratiquait à 22 h le soir. »

Mais l’horaire est le dernier de ces soucis. « C’était ma première année avec une équipe féminine ; en plus, j’allais dans une école anglaise. Ça a été tough, pour être honnête. Je ne parlais pas anglais. Yes, no, toaster, c’était pas mal ça ! (rires) Mes premières conversations se limitaient à “yes”. On me demandait : “How are you ?”, je répondais : “Yes”. »

Pour l’anecdote : après les Olympiques de 2010 (on y reviendra), l’établissement scolaire a invité Marie-Philip à faire un discours, qu’elle a prononcé au complet en anglais. « Je voyais la face de mes profs : “Is this Marie-Philip speaking in English ?” Je regarde en arrière et je suis vraiment heureuse de parler couramment les deux langues. »

Elle lance et compte

Les débuts de Marie-Philip chez les pros sont fulgurants. Sacrée recrue de l’année à sa toute première saison professionnelle avec les Stars, à 16 ans, elle permet ensuite à l’équipe canadienne féminine de remporter la médaille d’or deux fois plutôt qu’une aux Jeux olympiques de Vancouver et de Sotchi. Entre-temps, elle recevra une bourse des Canadiens de Montréal en 2008, récoltera une médaille d’argent au Championnat du monde la même année et remportera la Coupe Clarkson avec les Stars en 2009, ainsi que la médaille d’argent au Championnat du monde (toujours en 2009) et celle d’or à la Coupe des quatre nations avec l’équipe nationale senior. Et comme si ce n’était pas assez, en plus de ses exploits sur glace, elle a terminé il n’y a pas si longtemps un baccalauréat en psychologie à la Boston University.

Malgré tout ce succès, la Beauceronne amène son sport à un autre niveau, tout en gardant les deux pieds sur terre : « Je me pince souvent. Je remercie les gens qui m’entourent et tout ce que la vie m’a amené. Mon seul but est de continuer à m’améliorer comme athlète et comme personne. »

Nommée capitaine des Canadiennes de Montréal (le nouveau nom des Stars) l’automne dernier, à l’âge de 25 ans, Marie-Philip aura une année 2017 bien remplie. Après le Championnat du monde — qui se déroulera au Michigan, en août —, elle partira pour Calgary, où elle se soumettra à un entraînement intensif avec l’équipe nationale canadienne jusqu’aux Olympiques de Corée du Sud, en février 2018.

Visiblement, celle qu’on compare depuis toujours à Sidney Crosby n’a rien à envier au numéro 87. Pour les jeunes athlètes, filles comme garçons, qui trouvent en elle une source d’inspiration, elle incarne à merveille la persévérance. Jouer contre des gars, être la plus jeune, franchir les distances et la barrière de la langue : rien de l’arrête. Jamais elle ne quitte son objectif de vue. Aujourd’hui, je dirais même plutôt que Crosby est la version masculine de Marie-Philip Poulin.

Bref, Marie-Philip Poulin, en un seul mot : extraordinaire.

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