Manon Massé : par-delà la moustache

Parce que rendu là, on n’a plus le droit de rire d’une femme qui s’assume de la sorte.

La semaine dernière, les pancartes de tous les partis commençaient à être installées et sur les réseaux sociaux, les plaisanteries fusaient au sujet de la moustache de Manon Massé, candidate pour Québec Solidaire dans Sainte-Marie-Saint-Jacques. « Faudrait dire à Manon Massé que movember c’est en novembre…» «Ils ne connaissent pas Photoshop, Québec Solidaire?» «Elle mise sur le look de Jack Layton».

J’ai déjà ri publiquement de la négligence pilaire de Manon Massé et quand une amie féministe m’a remise à ma place, je l’ai tout simplement trouvée rabat-joie. Mais quand j’ai vu la pancarte de la candidate de Sainte-Marie-Saint-Jacques arborant fièrement cet amas de poils blancs et gris bercés par les rayons du soleil, je me suis dit «ok, c’est carrément un statement, ce n’est plus seulement une moustache, c’est une cause politique».

«L’important n’est pas dans l’apparence, mais dans les idées que j’ai à proposer.»

J’ai appelé la principale intéressée pour vérifier. Car s’il s’agissait d’une profession de foi contre la normativité sexuelle, c’est le genre de sujet qui, j’estime, vaut la peine d’être discuté.

«C’est une sorte de statement en effet, m’a-t-elle dit, contente qu’on aborde enfin la question de front. Ça dit que je suis fière de qui je suis, et que l’important n’est pas dans l’apparence, mais dans les idées que j’ai à proposer».

Manon Massé n’est pas une féministe de la dernière pluie. Elle milite pour les femmes, les minorités et les exclus depuis une trentaine d’années. Elle a fait partie de l’organisation de la marche du Pain et des roses en 1995, et de la Marche mondiale des femmes en 2000. Elle est co-fondatrice d’Option citoyenne, l’ancêtre de Québec Solidaire, et depuis 2006, elle représente ce parti dans Sainte-Marie-Saint-Jacques.

«Ça fait des années que je milite contre la conformité des genres!»

Quant à sa moustache, elle a suivi l’évolution politique de Manon Massé à son propre rythme biologique, et continuera de pousser sans restrictions. «Les militants avec qui je travaille depuis des années et à qui je dis qu’il faut être intègre et fier de ce que l’on est ne comprendrait rien si je me conformais à l’esthétique de la politique. Ça fait des années que je milite contre la conformité des genres!»

Selon elle, c’est cet enjeu qui échappe principalement au plan de lutte contre l’homophobie. «C’est très rare qu’on va rire d’un homosexuel qui n’est pas efféminé ou d’une lesbienne qui n’est pas masculine. Moi, je suis victime de transphobie, c’est-à-dire d’une peur du mélange des genres, parce que je ne corresponds pas à l’image stéréotypée de la femme. Pourtant, je suis née femme et je suis fière d’être une femme», dit-elle.

Récemment, Manon s’est fait dire «je te parlerai quand tu te seras rasé la moustache». On lui a prédit qu’elle perdrait ses élections à cause de son apparence. On la traite aussi de communiste, mais ça, ça n’a rien à voir avec son look. «On a attaché beaucoup d’importance à définir ce qu’est un vrai homme ou une vraie femme, j’ai hâte qu’on s’attarde à ce qu’est une femme vraie et un homme vrai».

Évidemment, le respect des sexes et des genres peut parfois alourdir le discours et ne se fait pas toujours sans heurts. Manon a appris à la dure les joies de l’autocorrecteur quand un «travailleurs-trices» s’est glissé dans un Tweet. Des centaines de réactions plus tard, elle se dit contente qu’on s’intéresse de la sorte au respect de la langue, «ça prouve que les gens y sont attachés», dit-elle.

«Le mouvement étudiant, mais aussi le mouvement des casseroles, me porte à croire que les Québécois et les Québécoises ont besoin d’être debout.»

Pour mieux connaître Manon Massé, je lui ai demandé à quel ministère on l’installerait selon elle, dans l’éventualité où Québec Solidaire était au pouvoir. La politicienne a hésité, comme si c’était quelque chose dont on n’avait pas encore discuté au sein du parti, puis m’a répondu : «La où je pourrais être utile pour le peuple québécois, vu mon passé d’organisatrice, ça serait de former l’assemblée constituante pour mener le Québec à la souveraineté. Pour que tous les Québécois, peu importe leur sexe, leur âge, leur origine, ou leur religion, puissent choisir d’avoir un pays».

On rêve un peu, puisqu’aux dernières élections, Québec Solidaire obtenait 14% des suffrages dans Sainte-Marie-Saint-Jacques, contre 47% pour le Parti Québécois et 28% pour les Libéraux, mais on pourrait avoir droit à des surprises. Après tout, la vague orange a tassé Gilles Duceppe dans une circonscription qui comprenait Sainte-Marie-Saint-Jacques aux dernières élections fédérales. «Je pense que c’est surtout le mouvement social actuel qui jouera en notre faveur, croit Manon.

«Vous avez le droit d’être debout pour ce qui vous tient à cœur.»

Toute la créativité qui a été mise au profit de ce mouvement, le mouvement étudiant, mais aussi le mouvement des casseroles, me porte à croire que ce dont les Québécois et les Québécoises ont besoin, c’est d’être debout. Je suis debout pour moi même, en portant la moustache alors que les insultes fusent, et vous avez le droit d’exister tel que vous êtes, d’être debout pour ce qui vous tient à cœur».

Crime, pour une fois qu’on a des politiciens vrais, et vous, ce que vous voulez, c’est qu’on nous photoshope ça? Vous méritez juste Jean Charest!

Judith Lussier est journaliste, chroniqueuse et auteure. En plus de ses collaborations pour Urbania, elle est chroniqueuse au journal Métro et dans plusieurs autres médias.

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