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Des exclus en beau fusil

Fragments d’une dépossession annoncée.

2 mars 2026
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Cette manifestation ne porte pas seulement sur des armes interdites. Elle raconte autre chose. L’impression d’habiter les marges de leur propre pays.

Avant même que la foule ne se rassemble, elle existe déjà en ligne.

Sur les réseaux, les appels à « monter à Québec » se multiplient. Selfies croqués dans des chars, tirades filmées à chaud, dénonciations des médias et du gouvernement. Le ton est donné. L’algorithme l’amplifie.

Jason Waren, l’un des co-organisateurs, lance sur Facebook : « Si certains ne te respectent pas, tu n’as pas besoin d’eux. Libère-toi. »

Pareil mot d’ordre promet une rupture. Sortir d’un système jugé hostile pour rejoindre une communauté qui affirme voir clair.

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On reconnaît la mécanique. Une sous-culture numérique déjà rodée pendant la pandémie. Des causes qui se chevauchent. Des indignations qui migrent d’un fil à l’autre. Des anciens du Convoi. Des fidèles de Guillaume, de discours anti-élites, de la petite droite pirate. Les frontières idéologiques sont poreuses. Tout circule.

La contestation, elle, ne fait pas l’unanimité. Le mouvement anti-armes, dont l’organisation PolySeSouvient, dénonce la mobilisation. À la radio, Luc Ferrandez lance à Sophie Béland, de la Coalition canadienne pour le droit aux armes à feu : « Vous serez peut-être 5 000, mais on est neuf millions au Québec. »

Le rendez-vous est fixé : 28 février, 10 h, devant le Parlement.

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« Québec sous hypnose »

Le rassemblement cible le programme fédéral de rachat découlant de la Loi C-21. Ottawa somme les propriétaires de plus de 2 500 modèles d’armes à feu désormais prohibées de se déclarer avant le 31 mars pour être indemnisés. Après le 30 octobre 2026, en détenir un deviendra criminel. Le débat a laissé place au sablier.

Le Québec est, à ce jour, la seule province à avoir signé une entente complète pour mettre en œuvre le programme. Ailleurs au pays, l’accueil est plus réticent : l’Alberta, la Saskatchewan et l’Ontario ont choisi de ne pas mobiliser leurs ressources pour en assurer l’application.

L’argument fédéral tient en deux mots : sécurité publique.

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Depuis Polytechnique, le Canada resserre périodiquement la vis. La loi de 1995 et le registre national. La fusillade du Collège Dawson. L’abolition du registre fédéral sous Stephen Harper en 2012, Québec conservant le sien. En 2020, la tuerie en Nouvelle-Écosse et ses 22 morts mènent à l’interdiction par décret de plus de 1 500 modèles.

Ottawa table sur le rachat de 152 000 armes, dont celles que le gouvernement range dans la catégorie des « armes de style assaut ».

Pour certains, la logique est évidente. Pour d’autres, c’est un divorce.

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« Nous ne sommes pas le problème »

Des mondes aux antipodes se croisent sur la Grande Allée. Des joggeurs en legging longent des pick-ups en quête d’un stationnement. Casquettes fluo d’un côté, camo de l’autre. Deux imaginaires qui cohabitent sans vraiment se parler.

Autour du Parlement, la foule grossit. Saguenay. Lanaudière. Côte-Nord. Dossards orange sur manteaux d’hiver. Cafés Tim à la main. Ça se reconnaît.

Cynthia et Daniel ont organisé un autobus depuis la Beauce. Daniel possède une dizaine d’armes, dont plusieurs désormais prohibées. Les remettre ne lui paraît pas envisageable.

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La chasse, pour eux, n’est pas un loisir. C’est un héritage. Une économie locale. Une sociabilité. Un cadre déjà strictement réglementé, rappellent-ils : permis, formations, vérifications, renouvellements.

« On n’est pas dans le Far West », insiste Cynthia.

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est pourquoi on leur demande aujourd’hui d’effacer une tradition pour des crimes qu’ils jugent étrangers à leur communauté.

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« Démocracie égale citoyens armés »

Trois Charlevoisiens préférant rester anonymes répètent la même chose. Leur milieu s’autorégule. « Pas d’alcool. Pas d’arme sans sécurité. On fait ça correctement. »

Ce qu’ils défendent, disent-ils, ce n’est pas un objet, mais une éthique. La formule revient comme un mantra : « Ce n’est pas l’arme qui tue, c’est la personne. Investissez en santé mentale au lieu de punir les chasseurs. Vous vous trompez de cible. »

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La liste des 2 500 modèles est jugée trop large. Pas seulement des armes à l’esthétique militaire, mais aussi des carabines à verrou héritées d’un père ou d’un oncle, très populaires au sein du cortège. Leur tort serait d’offrir trop de possibilités de modification.

Pourquoi ne pas encaisser l’indemnité et passer à autre chose ? « Parce que c’est une question de principe. Si on accepte ça, ils prendront le reste. »

La peur de l’engrenage. De l’effet domino.

Je leur demande alors en quoi cela entre vraiment en ligne de compte, si les chasseurs ne sont ni des justiciers ni un rempart face aux gangs.

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Un silence se creuse. « Non, non. 911, c’est la bonne arme », tranche l’un d’eux.

Personne n’élabore. Mais l’implicite, lui, reste en suspens.

En date du 31 décembre 2025, le Québec comptait 502 111 titulaires d’un permis de possession et d’acquisition. Un demi-million de citoyens. Mais au Canada, posséder une arme n’est pas un droit constitutionnel. C’est un privilège encadré.

Entre ces deux réalités, une tension.

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« Ciblez le crime »

La figure du chasseur conserve au Québec une forme d’indulgence. Elle s’ancre dans un vieux récit national : celui d’un territoire rude, d’une identité façonnée dans la forêt. Le chasseur incarne encore, pour beaucoup, une continuité tranquille de notre folklore.

Pourtant, ce samedi-là, les médias se font discrets, déconcentrés par les attaques en Iran. Une seule présence est accueillie à bras ouverts : Rebel News.

L’absence de caméras devient presque une preuve. À force de se croire absents du narratif dominant, certains finissent par s’en écrire un autre. Celui d’un peuple mis à l’écart, accroché à sa carabine comme à une dernière cabane au bout du rang.

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Dans cet imaginaire, le programme de rachat devient un « gun grab », écho aux batailles américaines autour du deuxième amendement et de la NRA. Si l’État agit pour ton bien, pourquoi commence-t-il par retirer ce que tu perçois comme une protection ?

Sous les bannières « Aucun compromis », les symboles s’empilent : écussons thin blue line, croix catholiques, références survivalistes, militaires. Cigares. Drapeaux de Gadsden. Vestes tactiques. La mosaïque est forte. Elle appelle la caricature.

Ce serait pourtant trop simple.

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Tous ne se rêvent pas en insurgés. La majorité parle de sauvagine, pas de révolution.

« Nous sommes la sécurité »

Sur scène, le controversé président de l’Association des clubs et champs de tir du Québec, Guy Morin, harangue la foule : « Mes guns sont pas à vendre, pis jamais je vais aller les porter. »

Ovation et son de call d’outarde.

« C’est nous le 1 %. »

Être le 1 %, ici, c’est se tenir hors du système. Hors du récit. Au-delà des slogans, une solitude politique affleure. Celle de citoyens qui ne se sentent plus représentés. Qui disent avoir été trahis par Québec, instrumentalisés par Ottawa.

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« Achetée légalement, volée par le gouvernement »

Carl, de la Rive-Sud de Montréal, est tireur sportif. Il possède deux armes de poing inscrites sur la liste de 2020. « J’ai deux enfants et je ne compte pas m’en débarrasser. C’est justement pour leur sécurité que je les garde. »

Ce qui rend l’arme séduisante, ce n’est peut-être pas sa fonction, mais ce qu’elle promet : un sentiment de contrôle dans un monde perçu comme instable. Un pouvoir qui rassure autant qu’il inquiète.

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De cette manifestation, où la plupart des participants étaient des chasseurs affables, presque bonhommes, émergeaient aussi des figures plus sinistres, comme cet homme qui circulait entre les rangs en murmurant : « Gardez vos canons propres, messieurs. »

À force, les repères se brouillent.

Derrière les nombreuses pancartes confectionnées avec l’IA se cache une question sans réponse pour ces manifestants : où tracer la frontière entre sécurité collective et liberté individuelle ?

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Politiquement, leurs gains demeurent incertains. La marge fait du bruit. Elle impose ses thèmes. Elle polarise. Mais peine à transformer son indignation en véritable changement.

La question n’est peut-être pas de savoir si elle le restera. Mais ce que produit, à long terme, le sentiment d’y être condamné.

Le retrait. La défiance. Parfois la radicalisation.

La marginalité, ici, n’est pas seulement subie. Elle devient une identité.

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En quittant, les plaines d’Abraham vibrent au rythme des fondeurs. Deux histoires, même territoire.

Sur l’autoroute 20, des pick-up me dépassent, silhouettes de chevreuils collées aux vitres arrière.

Je m’arrête au Madrid pour écrire ces lignes. Début de la relâche. La salle déborde de familles et de manifestants à manteaux orange.

Puis, une douzaine de Hells Angels s’invite dans le décor, couleurs bien en vue, tatouages assumés. Ils mangent leur St-Hubert sous les regards prudents.

Eux n’étaient pas devant le Parlement.

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