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Ma soirée au cirque érotique dans un club échangiste
« Le libertinage a le vent dans les voiles, ces temps-ci. »
Andrée me fait la jasette pendant qu’elle accroche mon manteau sur un cintre, au vestiaire. Avec son conjoint, elle a cofondé en 2018 le Club L, un club échangiste sur la rue Jean-Talon à Montréal. En ce vendredi soir, je m’y trouve pour assister à une représentation qui s ’annonce singulière : Le baiser interdit, un spectacle de cirque érotique de la compagnie montréalaise Cirque intime, fondée par Lysandre Murphy-Gauthier et David Menes Rodriguez.
Tout mon accoutrement hurle que je n’ai jamais mis le pied dans un club échangiste : alors que les hommes sont en complet-chemise (j’en vois même un en nœud papillon) et que les femmes portent des robes et de vertigineux talons aiguilles, je détonne avec mes jeans, mes Converse et mon sac Cocotte.
L’éclairage tamisé, la musique forte, la bouteille de Listerine et les petits gobelets pour s’en prendre une rasade dans la salle de bain : tout favorise une ambiance des plus coquines.
« Si vous voulez accéder au deuxième étage après le spectacle, il faudra venir vous acheter un laissez-passer », poursuit Andrée, qui m’explique que le Club L est privé et qu’il faut un abonnement pour pouvoir profiter de l’étage dédié à l’échangisme. J’acquiesce, même s’il va de soi que toute partie de jambes en l’air est exclue pour moi ce soir. Après tout, je suis sur la job.
Elle livre un bref discours sur l’importance du consentement aux personnes présentes avant qu’un autre employé les mène à leur table. Arrivée à la mienne, je me commande un martini au litchi et j’observe autour, faute de mieux à faire : les cellulaires sont strictement interdits, ce qui me permet d’exercer mon acuité visuelle tout en me faisant réaliser l’ampleur de ma dépendance à mon iPhone, qui me manque cruellement après seulement quelques minutes.
L’éclairage tamisé, la musique forte, la bouteille de Listerine et les petits gobelets pour s’en prendre une rasade dans la salle de bain : tout favorise une ambiance des plus coquines. Le serveur qui prend ma commande est enthousiaste à propos du spectacle. « C’est rare qu’on est autant dans l’intimité de deux personnes », me glisse-t-il. Je ne tarderai pas à le constater à mon tour.
Lorsque mon drink arrive, je mate le gros litchi avec presque autant d’envie que les spectateurs et spectatrices se matent entre eux et elles. Je le sirote humblement en prenant conscience que je suis la seule à ne pas être accompagnée dans la salle remplie d’environ 40 personnes, la plupart semblant être âgées d’une trentaine d’années. Je me retiens de commander la bouteille de tequila à 200 $ sur le menu tout en prenant des notes avec application dans mon carnet pour donner l’impression d’être occupée.
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Que le spectacle commence
Le silence s’installe dans la foule alors que les deux artistes se positionnent sur la petite scène circulaire en plein milieu de la salle. Le spectacle se déroule à 360 degrés, ce qui fait en sorte que les artistes ont inévitablement parfois le dos tourné à une partie du public, mais ce qui favorise également le sentiment d’intimité qui émane de leur performance.
Le début est tout en douceur : le duo – qui forme un couple libertin dans la vraie vie – se frôle et se titille tandis que des dialogues préenregistrés aident le public à se mettre dans le bain. Il me faut quelques minutes avant de saisir la dynamique, mais une fois que c’est fait, j’embarque. Rapidement, le jeu évolue vers des scènes plus graphiques, notamment du sexe oral (oui oui, du vrai), que le public observe en silence, médusé.
Je me rappelle qu’il y a quelques heures, je couvrais un point de presse du premier ministre du Québec. Le journalisme est un métier merveilleux.
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La première partie prend donc fin de façon plutôt émoustillante. Le spectacle est divisé en trois parties de 15 minutes chacune, séparées par de courts entractes. La deuxième partie, beaucoup plus humoristique, est teintée d’un esprit clownesque qui provoque davantage le rire que l’excitation sexuelle. Le changement de ton, surprenant, s’avère payant. Bonne idée que d’inclure une chanson à répondre grivoise ainsi qu’une scène impliquant des balles de ping-pong, un faux pénis géant et un très long bâton. Je ne vous en dis pas plus.
La troisième partie offre un segment d’acrobatie impressionnant tandis qu’une troisième artiste vient rejoindre le couple sur scène. Au terme de la présentation, la table est mise pour la soirée d’échangisme : le public semble adéquatement émoustillé. Pour ma part, je suis assez impressionnée par le jeu physique du couple, par la vulnérabilité dont il accepte de faire preuve sur scène et par le spectacle confrontant et singulier auquel je viens d’assister. Une chose est sûre, je n’avais jamais rien vu de pareil.
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Démarche artistique
Je monte dans un bureau à l’étage en compagnie des deux sympathiques vedettes de la soirée, qui prennent plusieurs minutes pour me parler de leur démarche artistique étoffée.
«Le fait d’aller voir ailleurs quand on est un couple, tout ce qui n’est pas hétéronormatif, c’est encore tabou dans la société.»
« Le fait d’aller voir ailleurs quand on est un couple, tout ce qui n’est pas hétéronormatif, c’est encore tabou dans la société », explique David, un artiste de cirque qui a performé un peu partout dans le monde avant que la pandémie ne vienne imposer une pause à sa carrière. « On dit qu’on est rendu au polyamour dans la société, mais en fait, non. Il y a encore plein de préjugés. »
Sa conjointe depuis 14 ans et mère de leurs deux enfants, Lysandre, acquiesce. « Ma démarche n’est pas uniquement artistique; elle est politique », explique l’artiste, qui souhaite aider les femmes présentes dans le public à accepter leur corps tel qu’il est en se dévoilant elle-même. Même si, de son propre aveu, un tel abandon sur scène a quelque chose de confrontant. « À la fin du spectacle, je suis topless devant tout le monde. Ça me rend vulnérable! »
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Le respect des artistes avec qui le duo collabore est aussi au centre de ses préoccupations. « On apprend d’abord à faire connaissance, on leur demande ce qu’ils sont à l’aise de faire », explique David.
La démarche du couple, qui a déjà monté deux spectacles et qui compte en créer un troisième, est incontestablement féministe et inclusive et a pour but de dépeindre l’intimité au-delà du sexe. Je quitte les lieux en ayant l’impression d’avoir vu un objet artistique iconoclaste, qui a décidément sa place sur la scène culturelle québécoise.