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Ma première job de marde

Par
Gwenaëlle Scorta
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Avant de vous révéler cette fabuleuse histoire de ma première job de marde, je dois avouer que j’ai quand même hésité à raconter l’histoire de mon autre première vraie job, qui était opératrice dans une usine de confection des gougounes Crocs. Sauf que, après avoir vu la pièce de théâtre As Is (tel quel), je n’ai pas eu le choix que de partager les péripéties qui me sont arrivées dans une boutique de la rue Saint-Jean à Québec.

Pour vous mettre en contexte, As Is (tel quel) met en scène Saturnin, un jeune intellectuel de 20 ans qui se déniche un emploi de trieur de bébelles à l’Armée du Rachat, une entreprise qui revend des articles de seconde main dans un sous-sol vraiment sale. Le boss, Tony, est une des pires créatures de la planète. Ancien danseur du 281 borderline tyrannique, il prend plaisir à se moquer de ses employés naïfs et à les manipuler. Saturnin est le seul être lucide de l’équipe qui prend conscience des inégalités qui règnent dans cette atmosphère malpropre et lugubre.

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Well, je ne travaillais pas dans un sous-sol sombre où se côtoyaient rats et mottons de poussière, mais j’ai hérité d’un boss qui était l’équivalent féminin de Tony. Cette femme était dans un powertrip perpétuel et pensait réellement qu’elle était à la tête d’un riche empire. Je la détestais profondément.

***

J’avais 19 ans, je venais de terminer le cégep et je commençais mon année off pour ramasser des sous. J’avais trouvé une petite job de vendeuse dans une chaîne de boutiques à la Stitches, payé salaire minimum avec un pourcentage de commission sur les ventes.

En gros : “Le backstore ressemble à une cellule de Guantánamo et tu seras payée avec un salaire de marde. Mais si tu vends assez de nos robes cheaps avec des paillettes à des madames qui refusent de vieillir, tu pourras bénéficier d’un bonus sur tes ventes variant de 2 à 12$ par paye.”

À l’époque, ça me convenait. D’abord, parce ce que la boutique avait pignon sur rue et donc, je ne subissais pas l’ambiance déprimante des centres commerciaux. Ensuite, je travaillais souvent seule ou avec une collègue vraiment sweet. Pour une job post-cégep, c’était ok.

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Puis, un jour, la superviseure régionale, appelons-la Madame Diarrhée, est débarquée dans la boutique avec sa valise à roulettes et son Blackberry dernier cri, hurlant au téléphone comme si elle brassait des grosses affaires. Je ne l’avais jamais vue, mais je l’ai détestée tout de suite. Son rôle était de se pointer une fois de temps en temps par surprise pour s’assurer que le plancher était propre et que personne n’était en train de texter.

Puisqu’en haut d’elle, il n’y avait que les propriétaires, elle tenait pour acquis que tous les pouvoirs décisionnels lui étaient conférés.

Par exemple, Madame Diarrhée nous obligeait à mettre SA musique, même si sa présence en magasin ne représentait que des apparitions deux fois semaine. Si elle nous pognait à mettre un CD de hiphop plutôt que ses compilations de la pire espèce comprenant des remix de Britney Spears et de David Guetta, elle nous faisait savoir son grave mécontentement. Le volume de la musique devait être à 47 EXACTEMENT (le maximum étant 50), chiffre qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. C’était une cacophonie, une torture. Les clientes se plaignaient sans cesse. Et j’en conviens que des matantes qui magasinent sur l’heure du midi en scandant: “WOW LA MUSIQUE EST DONC BEN FORTE ICI, ON S’EN VA MONIQUE, ÇA ME COUPE L’APPÉTIT”, ça peut être gossant. Mais là, je ne pouvais que leur donner raison.

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J’ai essayé de faire comprendre à Madame Diarrhée que j’étais trop jeune pour devenir sourde, mais rien n’y a fait.

“Ça stimule les gens à acheter, ma belle.”, qu’elle disait.

Je l’ai encore plus détestée.

Par les froides journées d’automne, Madame Diarrhée refusait que la porte soit fermée, car on devait maximiser les ventes. Le chauffage fonctionnait 1 fois sur 50, alors la température à l’intérieur oscillait entre 12 et 14 degrés. L’hiver, c’était pire. Malgré mon nez qui morvait 24/7 et mes demandes incessantes pour réparer le chauffage, c’était peine perdue. Je pense avoir pogné la grippe 47 fois cette année-là.

Chaque lundi matin à 8h, je devais procéder à l’inventaire des vêtements, pour assurer Madame Diarrhée qu’aucune cliente ou employée ne volait. Ma collègue et moi comptions environ 2000 morceaux à la main, en inscrivant leur code, leur prix et leur taille dans Le Fucking Livre Des Ventes Dont Tout Le Monde Se Calisse. Nous devions ensuite comparer le total avec celui de la semaine passée et confirmer que les chiffres concordaient avec les ventes. C’était tellement long et emmerdant que même Gandhi aurait pété une coche.

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CHÈRE MADAME DIARRHÉE, JE T’APPRENDS AUJOURD’HUI QUE TON FUCKING INVENTAIRE ÉTAIT CONSTAMMENT TRAFIQUÉ PARCE QUE C’ÉTAIT IMPOSSIBLE DE BALANCER LES CHIFFRES.

Après 6 mois, j’étais déjà l’employée la plus ancienne. Même les gérantes ne toughaient pas la run. Madame Diharrée savait que j’étais son seul espoir et donc, me promut au poste d’assistante-gérante. Remplie de bonté, elle m’offrit une augmentation.

“Pour ton nouveau poste, ton salaire passera de 9,50$ à 9,60$ de l’heure.”

Calcul rapide : c’est environ 4$ de plus par paye. Thanks Madame Diarrhée! Dans 7 ans, je vais pouvoir m’acheter la série complète de Friends en rabais sur Craigslist.

Pour couronner le tout, Madame Diarrhée m’appelait de 2 à 3 fois par jour pour évaluer la progression des ventes. Chaque fois que le chiffre stagnait, je devais user de mon imagination et trouver une excuse pour expliquer que je n’avais rien vendu.

“C’est mercredi et il pleut, personne ne vient magasiner le mercredi quand il pleut.”

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“Y’a eu une tornade à Miami. Plusieurs vols vers Québec ont été cancellés, ça fait que les touristes sont restés chez eux.”

“La madame qui a passé hier à La poule aux œufs d’or a juste gagné 47$, c’est vraiment pas assez pour se payer une virée magasinage dans le Vieux-Québec.”

J’étais à court d’inspiration. Je savais que tout était wrong à travailler là-bas, mais fouillez-moi, j’ai attendu 1 an avant de donner ma démission.

L’avantage avec les jobs étudiantes de marde, c’est que c’est temporaire. Lors de mon dernier shift, j’ai travaillé dans le silence le plus total, sans la musique de Madame Diahrrée. Je jubilais. Le soir en quittant, j’ai laissé la boutique as is, sans passer le balai ni la moppe et j’ai doucement murmuré “Fuck this shithole”.

Quelques années plus tard, je suis passée devant mon ancien lieu de travail et le local était à vendre. J’ai quand même eu une petite pensée pour Madame Diarrhée, qui plus jamais ne franchirait la porte de la boutique la plus cheap en ville.

P.S. Je déteste David Guetta depuis.

***

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Ne manquez pas la pièce As is (tel quel) présenté au Théâtre Duceppe du 9 septembre au 17 octobre. Dans cette oeuvre coup de poing, l’auteur Simon Boudreault met en lumière les revers du milieu du travail, le délire de consommation et de gaspillage propre à notre ère et la complexe notion de charité.

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