Un bal digne d’un conte de fées

Car aucune jeune femme ne devrait manquer son bal faute de sous

Pour Linda Blouin, fondatrice des Fées marraines, aucune jeune femme ne devrait manquer son bal faute de sous. Portrait de celle qui transforme les adolescentes en princesses le temps d’une soirée, et rencontre avec deux jeunes femmes qui ont eu la chance d’être les plus belles pour aller danser.

On ne roulait pas sur l’or. Vraiment pas.

Mes parents n’avaient pas les moyens de débourser des centaines de dollars pour un outfit digne d’une finissante. Alors c’est mon frère aîné, beaucoup plus vieux, généreux, et pas mal plus riche, qui a acheté ma robe, dûment choisie après des heures de chasse sur la mythique Plaza St-Hubert. Brillante (trop), clinquante (vraiment trop), soyeuse (cheap) et rétrospectivement plutôt laide, elle me plaisait beaucoup. J’étais une princesse — avec des broches et de trop longs bras.

Au fond, c’est ce qui comptait. Ressembler à un personnage de la série The O.C. malgré la pauvreté. Se déguiser, l’instant d’une soirée, en personne choyée. Et, soyons honnêtes, frencher. C’était quand même important de frencher.

Je vais être la première de ma famille à avoir un diplôme de secondaire 5. Ça mérite d’être célébré.

Toujours est-il que sans le savoir, j’étais déjà choyée. Un membre de ma famille était en mesure de m’offrir la robe de mes rêves. Un privilège dont plusieurs jeunes Québécoises ne jouissent malheureusement pas.

Mais ça change. Et à la vitesse grand V, à part de ça. Grâce aux Fées marraines, qui veillent à vêtir les finissantes de la robe de leur rêve. Et ce, gratuitement. En toute confidentialité.

Linda Blouin: La marraine des fées

« Cette année, j’ai reçu une candidature qui m’a beaucoup touchée. La jeune fille a écrit : “Je vais être la première de ma famille à avoir un diplôme de secondaire 5. Frère, sœur, père, mère, oncle, tante. Je serai la première.” Ça mérite d’être célébré. »

Linda Blouin, présidente et fondatrice de l’organisme Fées marraines, a bien raison. Si le bal peut être source de stigmatisation pour plusieurs personnes défavorisées, il n’y a pas lieu de l’abolir. Mais on peut certainement l’améliorer. Et depuis 2011, c’est ce qu’elle s’efforce de faire.

Quand tu arrives dans un nouveau pays, ta priorité n’est pas de mettre 500 $ sur un bal des finissants.

« Quand j’ai commencé à enseigner à l’école Antoine-de-Saint-Exupéry [dans l’arrondissement montréalais de Saint-Léonard], il y a plus de 20 ans, j’étais coresponsable du bal des finissants. Quand je voyais que les élèves n’achetaient pas de billets pour des raisons financières, je parlais à la direction pour trouver des moyens de les faire entrer autrement qu’en payant. Ça n’arrivait pas chaque année. Mais avec le temps, il y a eu des vagues d’immigration, et les difficultés financières se sont faites plus nombreuses. C’est normal : quand tu arrives dans un nouveau pays, ta priorité n’est pas de mettre 500 $ sur un bal des finissants. J’ai été élevée avec des valeurs d’équité et de justice. Je trouvais ça inacceptable. »

Le début de quelque chose de grand

Linda Blouin s’emporte en me racontant la genèse de son organisme. Pour elle, la situation était grave. Le trémolo dans sa voix ne laisse aucun doute. « Un jour, dans une classe, j’ai dit aux élèves que j’avais un rêve. Que je voulais que tous ceux qui le désiraient puissent aller au bal. Je me suis mise à penser à voix haute, à dire qu’on pourrait ramasser des robes et des habits usagés que l’on offrirait ensuite à ceux et celles qui en avaient besoin. Mais je ne l’ai pas fait. »

Pourquoi, donc ? « C’était la fin de l’année ; j’étais en pleine organisation du bal. Mais en janvier qui a suivi, une ancienne étudiante a cogné à ma porte. Dans ses mains : la robe qu’elle avait portée à son bal. Elle a dit : “On le part, ton projet”. J’ai éclaté en sanglots devant mes élèves. »

Les Fées marraines accompagnent 330 jeunes femmes, toutes de la grande région de Montréal.

Il n’en fallait pas plus pour inviter les femmes de la région à faire don de leurs jolies robes, puis lancer officiellement les activités des Fées marraines.

« La première année, on n’a habillé que 17 filles. Elles avaient peur d’être identifiées ou même vues avec moi. Alors on a vraiment misé sur la discrétion. Dès la deuxième année, les élèves savaient que personne ne remarquerait qu’elles avaient trouvé leur robe avec nous, alors c’était déjà plus facile. »

Robe cherche finissante

Cette année, les Fées marraines accompagnent 330 jeunes femmes, toutes de la grande région de Montréal. Les finissantes ont eu la chance de magasiner leurs vêtements, souliers, bijoux, maquillage et accessoires pendant deux jours dans un « entrepôt-boutique » où s’entassaient plus de 2 000 robes. Et les donatrices se sont passé le mot : en 2017, il y a plus de robes que de jeunes femmes à vêtir. De quoi assurer une variété de choix. Et donc la chance d’éviter les « fashion faux pas » (mesdemoiselles, ne faites pas comme moi).

Il y a aussi des garçons qui ne vont pas au bal, de peur d’être vêtus de façon inappropriée.

Ces journées-boutiques sont particulièrement touchantes, selon Linda Blouin : « Les jeunes filles viennent habituellement avec leur mère, qui sont très reconnaissantes. Il y en a beaucoup qui pleurent, parce que souvent, elles n’ont pas eu l’occasion d’aller à leur propre bal. Alors elles sont fières que leur fille ait fait ce choix-là. Parce qu’au bout de la ligne, c’est l’étudiante qui décide. C’est elle qui entreprend la démarche en soumettant sa candidature aux Fées marraines. C’est un pas vers l’âge adulte que d’être consciente de ses difficultés et d’avoir recours à des outils pour s’aider », indique Linda Blouin.

On veut des Fées marraines partout !

Et les gars, eux ? « Il y a aussi des garçons qui ne vont pas au bal, de peur d’être vêtus de façon inappropriée. Mais les Fées marraines ne peuvent pas encore les aider. Le processus est trop différent : faire des retouches sur un habit d’homme, ça coûte presque aussi cher qu’en acheter un nouveau, alors qu’ajuster une robe, c’est simple et peu coûteux… Par contre, ce qu’on peut dire, c’est que les garçons ont tendance à mieux gérer ça. Le costume ne revêt pas la même importance pour eux. lls peuvent avoir un pantalon propre, une chemise et une cravate, puis ça passe. Il n’y a pas l’idée de “princesse” derrière leur choix. La fille, elle, faut qu’elle éblouisse. »

Et pour toutes celles qui rêvent d’éblouir malgré des difficultés pécuniaires, la solution offerte par les Fées marraines est tout simplement parfaite. C’est pourquoi l’organisme a fait des petits. Cette année, des jeunes femmes de Gatineau, de Québec et de Sept-Îles auront aussi droit à leur robe de rêve.

« Tout ça nous rend très heureux. On veut des Fées marraines partout ! » me glisse Linda.

Alexandra: Celle qui mérite tous les Galas

Au bout du fil : Alexandra, 20 ans. Mon cœur se gonfle spontanément quand elle me parle de ses exploits. « Je suis tombée enceinte de ma fille en secondaire 5. Je me suis inscrite à l’école Rosalie-Jetté [qui accueille des adolescentes enceintes et des jeunes mères voulant terminer leurs études secondaires]. J’y ai été pendant toute ma grossesse, mais je n’ai pas pu faire mes examens finaux à cause des nausées. Finalement, j’ai pu revenir à l’école en janvier dernier, parce qu’il y a aussi une garderie. C’est important pour moi d’être dans le même bâtiment que ma fille toute la journée. Je suis vraiment une mère-poule ! »

Il n’y a personne de riche à l’école. Personne ne dirait non à une robe !

Alexandra s’apprête à célébrer son bal. Mais ce n’est pas un bal exactement comme les autres : « Chaque année, à Rosalie-Jetté, il y a un gala. C’est notre bal. Ce n’est pas tout le monde qui termine ses études en même temps, donc il y a un gala pour toutes les filles de l’école. On y remet des Méritas, par exemple pour l’assiduité à l’école et la persévérance. »

Quand une enseignante leur a parlé des Fées marraines, cet hiver, les étudiantes se sont emballées : « Toutes les filles étaient super contentes de soumettre leur candidature. On s’est donné à fond. Il n’y a personne de riche à l’école. Personne ne dirait non à une robe ! Il fallait écrire un texte pour dire en quoi on en méritait une. J’ai expliqué qu’en tant que jeune maman monoparentale, tous mes sous passent pour ma fille. Je me dis : “Moi, j’ai encore du linge”, même si après la grossesse, le corps change et que je pourrais bénéficier de nouveaux morceaux. On s’entend que les vêtements pour le bal me coûteraient au moins 250 $, et ça, c’est l’équivalent du linge d’été de ma fille ! Alors, honnêtement, sans les Fées, je n’y serais pas allée. »

Ce serait le fun que pour une fois, tout le monde se réunisse, se mélange. Et qu’on s’amuse toute la soirée.

Et tu espères en trouver une qui ressemblera à quoi, Alexandra ? « Je veux une robe bustier, pas trop lousse, courte en avant et longue en arrière. Et je veux surtout passer une belle soirée, avec une belle ambiance. Il y a plein de petits groupes à l’école. Ce serait le fun que pour une fois, tout le monde se réunisse, se mélange. Et qu’on s’amuse toute la soirée. »

Mets-en. Vous le méritez.

Lovelyne, la plus badass des princesses

Lovelyne, 17 ans, m’appelle elle aussi entre deux cours. L’an dernier, elle s’est rendue à son bal en arborant une robe dégotée lors de la journée-boutique des Fées marraines : « C’était tellement impressionnant, tellement “wow” ! Il y avait un tapis rouge. C’était digne d’un magazine. Il y avait tellement de choix ! Et je te jure que les robes étaient toutes belles. J’en ai choisi une sobre, légère, bleu azur, style déesse. En vraie soie, là. »

Je n’avais aucun problème à aller voir les Fées marraines.

Pourtant, Lovelyne prévoyait initialement manquer son bal : « Ce n’était même pas une question de robe. Ça ne me tentait pas. Et, bon, je n’avais pas envie de déranger ma mère avec ça. Mais quand on a appris que le bal tombait le jour de ma fête, mes amies m’ont dit que j’étais obligée d’y aller… »

L’important, ce n’est pas tant la robe. C’est qui tu vas frencher à la fin, non ?

Lorsque Linda Blouin, son ancienne enseignante, a parlé des Fées marraines en classe, Lovelyne ne s’est pas gênée pour avoir recours aux services de l’organisme de bienfaisance : « Je n’avais aucun problème à aller voir les Fées marraines. Il y a des filles qui étaient comme : “Tu vas là ? T’es pauvre. Tes parents sont cheap !” C’est plus compliqué que ça. Il y a des filles qui ont honte de parler de la provenance de leur robe, et j’ai juste envie de leur dire : “Assumez-vous ! C’est juste comme si une personne que vous connaissiez vous offrait une robe en cadeau !” »

Pis tsé, entre toi et moi, Lovelyne, l’important, ce n’est pas tant la robe. C’est qui tu vas frencher à la fin, non ? « Euh… non. L’important, c’est de s’amuser avec ses amies. On ne sait pas quand on va être capables de se revoir et d’avoir autant de fun. »

Les valeurs de Lovelyne > les miennes.

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J'ai longtemps été amoureuse de Gilles Latulippe.

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