Lost, saison 1

La relâche a bien mal porté son nom cette année.

Là où j’étais, c’était une semaine bien calme, à baigner dans du soleil et à déambuler dans du paradis terrestre. Le plus bel endroit du monde. Une île découverte par Cousteau et entourée de corail. Un hameau au milieu, un havre tout autour. Quelques touristes perdus dans la masse des gens d’ici — enfin, de là-bas. Rien pour distraire le dilettante que j’étais devenu, à part Le cas Edouard Einstein de Laurent Seksik et Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier. Notre hôte c’était David, un ancien de la Gendarmerie Royale du Canada. Un petit matin de novembre des années 90, temps gris à gris clair, probabilité d’ennui de 90%, il regarde dehors et comme moi, il part en vacances. Dans un petit paradis, un havre, du corail, Cousteau, bon… Mais dans sa grande imprévoyance, David était parti sans blonde. Il n’est jamais revenu dans le pays qu’il servait. C’est toi qu’il sert aujourd’hui. Un petit déjeuner préparé par Magda rencontrée à l’époque. Il s’assoit à côté de toi et te parle de Gatineau dans un anglais mélangé à de l’espagnol. Son Red coat plié dans une malle quelque part, il se promène en shorts toute la journée et poursuit son plus grand projet: construire un rack à kayak pour son vélo.

Alors quand tu te retrouves à lui faire des petits tatas à travers la fenêtre du taxi qui te ramène vers la réalité, tu sais que David a compris quelque-chose que toi, tu ignores encore. Après cinq heures de vol tu sèches tes larmes, tu fais des sourires d’innocent aux douaniers et tu récupères ta valise. Puis soudain, comme un abruti, tu enlèves le mode avion dans lequel tu étais resté toute une semaine… Et tu récupères tes données. Big Data tu dis? Les nouvelles défilent. Tellement que ton cerveau doit faire un petit collage de morceaux de casse-tête. Un avion a disparu au dessus de la mer — bon… ça, je suis content de l’apprendre une fois rendu — le PQ a ouvert le bal des élections, PKP est candidat, Gab Roy n’a pas “fantasmé de violer Mariloup Wolfe” et des Jeux Paralympiques commencent dans une indifférence totale tintée de grogne diplomatique. Sans savoir quoi, dans quel ordre, pourquoi, comment, je suis mêlé. Plus vraiment en vacances. Pas encore de retour. Je suis perdu, comme vous. Perdu, comme 239 passagers sans doute atterris sains et saufs sur une île mystérieuse dans un autre espace-temps et poursuivis par une fumée noire qui grogne. Perdu comme des journalistes qui ont mangé du PKP à pleines dents pendant des années, avant de devoir le traiter sans parti-pris aujourd’hui. Perdu comme un Gab Roy qui se débat dans des excuses sincères mais maladroites. Perdu comme Pauline Marois et tous les cadors du PQ qui accueillent avec un sourire victorieux celui qui va les foutre dehors dans moins de douze mois. Perdu comme tous ceux qui accusent l’ancien patron de l’Empire du Mal d’abus de pouvoir sans jamais mettre en lumière la dépossession tranquille organisée par Desmarais depuis des décennies. On est perdu, on n’est pas habitué. Nous, on n’aime pas les hommes d’affaires brutaux et décidés. Si en plus ils ont réussi, alors c’est pire. Nous, on préfère les administrateurs beiges et Alzheimer qui font des fausses factures en cachette à des constructeurs mafieux. Nous, on n’aime pas les gens qui brassent les syndicats. Nous, les syndicats, on les préfère bien comme il faut, quand ils dealent de la coke sur les chantiers ou qu’ils t’envoient le crime organisé à la maison . Nous, on préfère regarder tout ça à la télé comme une sitcom. Commission Charbonneau saison 2. Aucune manif’ dans les rues. Pas de débordement. Tout cela est normal. Mieux, ça nous fait de la matière à blagues. On rigole, on s’afflige gentiment. Bref, on fait les abrutis. Mais, au fond… sommes-nous vraiment perdus? Souvenez-vous, les Jeux Paralympiques de Sydney en 2000. L’équipe espagnole remportait l’Or au basket. On découvre alors que dix des douze athlètes avait joué la comédie. Totalement valides, ils avaient simulé la déficience intellectuelle pour gagner les jeux. Sur le bord du terrain, leur entraîneur Fernando Martin Vicente leur recommandait même de «baisser un peu de pied, car sinon ça allait se voir… ». Sacré Fernando. Scandale. Tribunal. La déficience intellectuelle est exclue des Paralympiques car trop facile à simuler. La tentation était grande. Fernando a fini par avouer au tribunal « C’est facile de faire semblant que tu as peu d’intelligence ». Je regarde les nouvelles défiler, je lis nos tweets et nos posts Facebook et je me dis qu’il est temps, pour nous aussi, d’arrêter de faire semblant d’être perdu.

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