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Ce texte est issu du #21 spécial Hockey | Automne 2008
Un soir de la saison dernière, un ami m’a demandé : – Et si on économisait ne serait-ce que la moitié de l’énergie dépensée à analyser la cravate de Guy Carbonneau, la rotation des gardiens et la composition du 4e trio, et qu’on la consacrait à régler les problèmes plus urgents et plus graves qui affligent notre société?
– Bonne idée, lui répondis-je. Commençons d’abord par aller chercher le gros joueur de centre qu’il nous manque cruellement!
Il semblait peu satisfait, voire contrarié par ma réponse.
– Même que j’irais plus loin, continuai-je. Demandons au gouvernement d’engager toutes ses ressources politiques, financières et humaines pour aider les troupes de Guy Carbonneau à aller chercher le gros joueur de centre ET-OU l’ailier de puissance ET-OU le défenseur offensif ambidextre spectaculairement bipolaire dans les deux sens de la patinoire ET-OU tout autre effectif qui lui manquerait pour ramener la Coupe Stanley à Montréal et le bonheur dans nos cœurs. Ça réglerait facilement une partie des problèmes sociaux et économiques du Québec.
Il faut le reconnaître, la portée psychologique, sociale et économique des victoires ou des défaites du Canadien de Montréal sur la population québécoise est indéniable. (Elle si grande qu’elle fit même dire à Karl Marx : «Le Tricolore est l’opium du peuple.») Des psychologues en sont même venus à la conclusion que le Canadien est un vaisseau de l’identité québécoise, fabrique des identités communes, aide à faire passer la grisaille de l’hiver et… désengorge les urgences les soirs de match!
Pourquoi avoir recours au secteur privé en santé quand la Coupe Stanley ferait bien mieux l’affaire?
Je crie «Go Habs Go» comme d’autres crient «SO-SO-SO!»
Ma mecque à moi
Et que dire des séries de la Coupe Stanley! Quel rituel unificateur de la nation. Dans un monde qui n’en a plus aucun, ça compte.
Quelle joie, quel bonheur d’entendre le chauffeur de taxi haïtien astiner Ron en conduisant dans les rues de la ville, quel délice d’entendre le dépanneur vietnamien parler des deux buts de la veille de Kovalev en pitonnant une pinte de lait sur sa caisse. Et ce petit Algérien qui porte le chandail de Latendresse, bordel?
Dans ce pèlerinage que sont les séries, francos, anglos, italos, hispanos, libanos ou allos, drapés dans l’aube bleu-blanc-rouge, nous sommes tous à la même messe, à prier et à croire ensemble. Ensemble tournés vers notre Mecque à nous, le Canadien.
Nous. Vous prenez des notes, messieurs Bouchard et Taylor? NOUS.
Des fanions qui flottent sur les hoods de char plutôt que des crucifix qui pendent dans le cou. Des tévés à la place des prêtres, des programmes souvenirs à la place du Prions en Église, des reprises au ralenti à la place de l’homélie, pis au lieu du pain et du vin, de la bière et des ailes! Pis gratis si le Canadien score en masse.
Pour le CH je suis un croyant hermétique. Pour Lui, j’ai la foi aveugle.
Même quand la Sainte-Flanelle est tricotée lousse par les illustres Patrick Traverse, Gordie Dwyer, Oleg Petrov ou Jim Cummins, dans ma tête, c’est la Coupe. Même quand des équipes de zoune et même parfois de seconde zoune ont le CH brodé sur le maillot, je jubile comme un phoque et applaudit comme une otarie. Faites-en tourner des tapons sur mon nez.
Aucun argument scientifique, mathématique, statistique ou philosophique, aussi solide soit-il, ne viendra à bout du mur compact dans lequel est vissée ma foi à grands coups de bolts tricolores. Pas même le prix que me chargent les marchands du Temple. J’accours et je bêle, toujours fidèle.
Car la Sainte-Flanelle m’a enrôlé dans une doudou bleu-blanc-rouge qui tient mes rêves au chaud depuis mon enfance. Mon grand-père me racontait les héros Joliat, Richard, Plante et Béliveau devant la télé en noir et blanc. Puis, mon père me fit découvrir Lafleur, Savard, Lemaire et Pointu à travers notre télé en couleur. Et c’est mon tour d’apprendre à ma descendance les exploits de Kostystin, Kovalev, Plekanec et Komisarek en regardant la tévé en HD.
Endoctriné dès le plus jeune âge
Le samedi soir, toujours la même messe
Le même cantique venant du salon
Comme un muezzin appelant les fidèles à la prière
Chaque samedi soir
Ta-dada dadaaaaaa
Les flambeaux qu’ils portent bien haut, les bras meurtris, les épaules disloquées et les dents cassées racontent l’histoire des martyrs qui arrivent à scorer même avec trois Bruins sur le dos.
À travers eux, on souffre, on tombe, on expie, on se relève, on triomphe de l’adversité en sept pour ramener la Coupe sacrée en Terre Sainte. Ils la lèveront, nous l’offrirons, nous en boirons tous et aurons la vie éternelle.
Amen.
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Ainsi parlent les écritures : «Le 7e jour Dieu se reposa. Et le soir venu, il créa le Canadien pour qu’il élimine Boston.»
Ainsi soit-il.
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Ce texte est issu du #21 spécial Hockey | Automne 2008