Luc Robitaille

L’oeuf et la poule

Des camionneurs de passage dans la grand’ville, quelques hommes d’affaire BCBG qui tentent de dissimuler leur alliance; voilà de quoi est en partie composée la clientèle de Chez Lidia et des Princesses, deux restaurants où le deux-œufs-tournés-bacon-pain-blanc vous est servi avec le sourire fendu et la petite culotte optionnelle

  «On a surtout affaire à des gars, de vingt-cinq à soixante-dix ans je dirais, indique Krystelle, qui
travaille aux Princesses depuis plus de cinq ans. Pis on le voit tout de suite quand c’est leur première fois, y’ont les joues un peu plus rouges que les autres et y savent pas où regarder! » On y remarque parfois des visages inconnus, mais ce sont surtout des réguliers qui fréquentent ces types de restaurants. Chez Lidia, le mot « habitués » n’est même plus assez fort pour qualifier les clients : ils le sont tellement, familiers, que les serveuses leur font la bise lorsqu’ils arrivent et lorsqu’ils partent. L’intimité est telle qu’Evana, la belle grande noire de vingt ans, ne se gêne pas pour leur taper les fesses une fois de temps en temps lorsqu’ils règlent leur addition. «Ce que j’me fais dire le plus souvent par les clients, c’est le fameux : “Qu’est-ce tu manges pour être belle de même?!” dit Krystelle.  Dans ce temps-là, j’aime ben leur répondre : “La même chose que tout le monde, sauf qu’avec moi, ça fonctionne!” Mais en général, les gars nous laissent tranquilles. » Et ça vaut mieux pour eux, parce qu’aux Princesses, il y a une batte de baseball sous le comptoir-caisse, au cas où, et le gérant ne tolère aucun écart de conduite à l’égard de ses filles. Il existe un véritable circuit des restos sexy. «Avant, y’en avait plus à Montréal, raconte avec un
brin de nostalgie dans la voix Alain, un habitué de Chez Lidia. Le problème, c’est que ça appartenait pas mal toute aux motards pis y’en a plusieurs qui ont brûlé. Des histoires de règlements de compte.» Peut-être y a-t-il moins de restaurants du genre qu’avant, mais ceux qui tiennent bon continuent de bien rouler, même avec la crise économique. «On est chanceux, renchérit France, la gérante de Chez Lidia. On fait encore des bons chiffres. Mais on le voit, que les gars se serrent la ceinture. Y nous laissent souvent une piastre de moins en pourboire que d’habitude. Pis y’en a qui viennent juste une fois par jour, au lieu de deux ou trois fois.» Ça fait douze ans que France travaille dans la restauration sexy. «Depuis que j’en ai vingt, rajoute t-elle, tout en suçotant un bonbon qui lui a coloré la langue de rouge. Y’a cinq ans, j’ai décidé de me partir à mon compte avec ma mère. C’est elle la proprio. Elle fait aussi la cuisine des fois. Moi, j’suis lagérante pis ma fille travaille à la plonge. C’est ben la preuve que c’t’un resto familial! Le mot qu’on entend le plus souvent ici, c’est “Maman!”. Même les clients appellent ma mère de même», dit-elle en souriant, avec son haleine de lollipop. Toutes les filles s’accordent sur une chose : leur emploi n’est ni dégradant ni vulgaire. « Ceux et celles qui pensent le contraire ont juste à venir manger ici une fois, y vont comprendre, réplique France. L’ambiance est agréable, tout le monde se connaît, on fait des blagues. On prend soin de nos clients pis y prennent soin de nous. On est à la fois des mères qui s’occupent d’eux pis des p’tites filles qu’y peuvent chouchouter. » .

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up