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L’Odyssée, version Nolan: quand le récit appartient au conteur
On a envoyé une diplômée en études anciennes voir le film de l'heure.
J’ai vu L’Odyssée de Nolan en IMAX en tant que fan finie de l’Antiquité (munie d’une maîtrise en études anciennes). Je le referais demain et peut-être le jour suivant aussi.
Comme un péplum des années 1960, le film présente une expérience épique à la fine pointe de la technologie et de la narration cinématographique de notre époque, mais basé sur le plus vieux et plus influent récit occidental de tous les temps. J’ai eu l’impression pour une fois que mes intérêts hyper nichés se sont tout d’un coup fusionnés avec le Zeitgeist.
Outre mon parcours en études anciennes, je suis une fan de Christopher Nolan, comme on peut l’être de Messi, de Lamine Yamal, de Mbappe (ok, j’ai peut-être un peu trop regardé la Coupe du monde avec mon garçon de 5 ans).
En gros, je consomme pas mal de cinéma et je manque rarement un film des Nolan, Denis Villeneuve, Paul Thomas Anderson, et ceux qui s’apprêtent à le devenir comme Greta Gerwig et Chloe Zhao, deux cinéastes sur lesquelles il m’est impossible de ne pas tripper à fond.
Le film épique d’une génération
L’Odyssée commence – et finit – dans l’action, dans un rythme soutenu où il n’y a aucune longueur. Impressionnant pour un film de 2h53. Le film s’articule autour du retour d’Ulysse, joué par Matt Damon, vers sa patrie d’Ithaque après 20 ans d’absence. Le récit débute avec une cour de prétendants qui s’est imposée chez Ulysse et Pénélope, jouée par l’émouvante Anne Hathaway.
La coutume et le respect des dieux, en particulier Zeus, dont le lien à l’hospitalité impose cette valeur au cœur de la culture grecque, rend nécessaire ce siège pour la main de Pénélope. La soif de puissance montre ces hommes comme des profiteurs, qui mangent et boivent à la table de Pénélope et de Télémaque, son fils, joué par un Tom Holland plus convaincant que ce à quoi je m’attendais.
Parmi ces prétendants, Robert Pattinson joue admirablement un Antinoos détestable.
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Eumée, le paysan et serviteur aveugle d’Ulysse, fidèle après tout ce temps, est incarné par John Leguizamo, dans un jeu aux vibes mafiosi qui convient parfaitement à l’idée de l’œuvre d’Homère. En général, une certaine américanisation du mythe grec se manifeste à travers quelques « fuck » bien sentis, une attention marquée à la loi du plus fort et quelques manifestations de valeurs plutôt chrétiennes, comme le sens du sacrifice personnel, très notable chez Ulysse lui-même.
Pris sur l’île de la nymphe Calypso, Ulysse ignore depuis combien de temps il se trouve là, et le mystérieux pouvoir de la fleur de lotus qu’il consomme lui fait oublier sa femme, son fils et son domaine. À mesure que sa mémoire lui revient peu à peu, il raconte à Calypso les épisodes épiques d’avant leur rencontre, dont la guerre de Troie, le duel (légèrement décevant) avec le cyclope et le rendez-vous avec la déesse et magicienne Circé, scène qui mériterait à elle seule un Oscar pour le meilleur maquillage.
Nolan à la rencontre du Troyverse
L’Odyssée est le projet d’un cinéaste qui veut se mesurer à la grandeur de l’Histoire.
Le cycle troyen, ensemble de récits liés à la guerre de Troie et à ses personnages, peut être présenté comme un genre d’univers Marvel de l’Antiquité.
Chaque récit apporte une perspective supplémentaire sur l’un des plus grands univers mythologiques de l’Antiquité grecque.
Nolan semble être conscient de la portée de son projet, parce qu’il pige dans d’autres textes pour raconter le récit de l’Odyssée et s’assurer de la compréhension d’un auditoire qui n’a pas nécessairement lu de textes antiques.
Le récit original est largement composé de banquets plutôt que de moments de guerre, comme c’est le cas dans le film. Et sachez que – scoop – le récit développé du cheval de Troie nous est transmis seulement dans l’Énéide de Virgile en latin 800 ans plus tard. Il n’apparaît pas dans l’Illiade et n’est que rapidement évoqué dans l’Odyssée.
Ainsi, le cinéaste raconte le récit de l’Odyssée pour un public moderne et, ça, bien d’autres indices nous l’indiquent : les traumatismes de guerre et les regrets d’Ulysse, le sacrifice de soi pour l’autre, l’absence totale de sexualité non consentie (je m’en réjouis d’ailleurs) et un adoucissement général du niveau de violence (si vous pouvez le croire, considérant que Nolan de se gêne pas pour montrer plusieurs moments-clés parfaitement horribles).
Tous ces choix me semblent intéressants et cohérents avec une rencontre entre l’œuvre antique et un cinéma du 21e siècle. Seul élément majeur que je regrette, c’est le caractère d’Ulysse, que Nolan représente bien plus droit moralement que dans l’œuvre originale. Il manque sa ruse et son intelligence caractéristiques.
Son esprit joueur n’est apparent qu’à l’épisode des sirènes, où il s’accorde le privilège de les écouter en étant attaché au mât du navire. Dans l’Odyssée d’Homère, il est souvent dit qu’Ulysse est très aimé des dieux, d’où la fameuse proposition d’immortalité. C’est un peu le petit gars vraiment tannant dans la classe, mais auquel le ou la prof s’attache parce qu’il est brillant, et qu’au fond, on le trouve drôle.
Dans le ventre du cheval
Nolan multiplie les allusions à la narration antique et au storytelling du cinéma américain, le flashback étant un point commun aux deux. Il ajoute manifestement sa propre vision de ce que la narration d’un récit classique peut impliquer dans un film à la fois éblouissant, complet et très satisfaisant pour la classiciste que je suis.
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En milieu de parcours, Télémaque va voir Ménélas, camarade de la Guerre de Troie d’Ulysse, et lui demande des nouvelles de son père. Pendant l’échange, Ménélas lui raconte l’histoire du cheval de Troie de l’intérieur, en contraste avec l’aède (orateur poétique de l’Antiquité) d’Ithaque qui en raconte les rumeurs. Nous nous retrouvons soudainement à l’intérieur d’un cheval de Troie sculpté et magnifique où se réfugient des combattants grecs pour suivre son récit.
Cet épisode, bien qu’issu de récits complémentaires à celui d’Homère, est épatant et insiste sur un point essentiel du film de Nolan : le récit appartient au conteur.
En collaboration avec la Fondation Humanitas
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