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Prologue
Nos braves Canadiens ont déposé les armes hier soir. Quête fantasmée depuis près de trois décennies, la lubie de la 25e coupe se prolongera. Le Québec se réveille aujourd’hui endeuillé à la suite d’un parcours néanmoins miraculeux dans les entrailles dantesques des séries. Ayant contredit tous les pronostics, ronde après ronde, la Sainte-Flanelle a finalement rencontré son Minotaure, s’avouant vaincue en cinq contre une formation tropicale arrogante de domination.
Le destin est parfois injuste envers les partisans. Mais ainsi va le sport, où les intrigues défilent au rythme des prouesses et des bourdes filmées au super ralenti. En remontant le fil narratif d’une mémoire somme toute récente, force est d’admettre que l’épopée 2021 du Canadien s’est déployée avec un réel lyrisme romanesque. Entre cirque tragique et récit médiéval, revenons sur un parcours en quatre chapitres au potentiel de faire sourciller tout scénariste de fantastique.
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Chapitre I
La capitale ontarienne est le premier territoire à conquérir. Quarante-deux années se sont écoulées depuis le dernier duel. Cinquante-quatre sans que les pauvres Leafs aient soulevé la coupe. Toronto la grande fragile. Mais cette édition, coiffée d’attaquants ostentatoires et du meilleur archer de la dernière saison, peut enfin aspirer aux grands honneurs. Quant à nos Glorieux, derniers à s’être taillé une place, ils occupent le rôle d’invité, voire du vilain petit canard.
Dès les premiers instants du match inaugural, le preux capitaine de l’armée bleue, John Tavares, s’effondre suite à un genou accidentel. Les réseaux censurent la scène en direct. Une civière traîne son corps de gladiateur estropié hors de l’arène. Sans qu’on ne le sache encore, quelque chose de magique s’invite dans notre printemps. Ti-Paul Byron, fantassin balloté pendant la saison, marque le but gagnant étendu au sol. Un cliché magnifique l’immortalise à tout jamais. Les grands récits sont peuplés de héros insoupçonnés.
Malgré l’absence de leur commandant, les Feuilles d’érable enfilent trois victoires consécutives, 11-2 au chapitre des buts. L’optimisme du 514 est au plus bas. Vient alors le match d’élimination où le CH tient bon et arrache une victoire grâce à l’échappée jubilatoire entre le samurai Suzuki et Caufield, nain prodige à la barbe impossible. Une lueur jaillit des ténèbres.
Les bardes ténors ouvrent chaque bal par des hymnes martiaux. L’organiste Diane Bibeau brûle le clavier de ses mille doigts. Sixième match. 2 500 fidèles se soulèvent enfin, cette fois pour encenser Kotkaniemi, le jongleur-poète qui marque à nouveau en prolongation. Les légendes s’écrivent un but à la fois.
La malédiction continue de s’abattre sur la ville Reine lors d’un match ultime sans équivoque. La canaille écarte l’équipe en or. 5-3. Le sorcier Jumbo Joe devra encore patienter alors qu’on accroche notre drapeau sur leur gigantesque tour.
Chapitre II
Prochaine destination, Winnipeg, tueur du dragon à deux têtes McDavid-Draisaitl. Les Fusées sont grosses, fraîches et reposées. Premier match impétueux dans le bordel silencieux de l’inoubliable MTS Center. Jake Evans, vaillant soldat méconnu, s’incarne martyr, écrasé dans la victoire par l’étoile Scheifele. La foule veut sa tête. Le comité disciplinaire tranche, quatre rencontres aux oubliettes. Les grands vents victorieux bercent notre horizon.
Affrontement numéro quatre à domicile. 2-2 au tableau. Suite à une savante passe de la merveille du Wisconsin, le pieux franc-tireur Toffoli célèbre, genou au sol, les bras béants louangeant les dieux de la prolongation. Il n’en faudra pas plus au bleu-blanc-rouge pour balayer ce pétard mouillé qui n’a jamais eu le couteau entre les dents. Leur chef refuse de serrer nos mains tendues. L’équipe francophone est proclamée roi du Nord. L’insurrection continue.
Tandis que les chutes du Fer-à-Cheval arborent nos couleurs, l’organisation attend nerveusement son prochain adversaire, le vainqueur de la rixe entre les deux puissances de l’Ouest. Les Chevaliers dorés ou l’Avalanche des Rocheuses. La toute dernière franchise de la ligue cause la surprise. Les anciens Nordiques, redoutables en saison régulière, sont priés d’enfiler leurs crampons de golf dans la disgrâce.
Chapitre III
Le club traverse la frontière interdite pour la première fois depuis des mois. Les douaniers font exception pour cette horde de voyageurs munis de bâtons. Premiers matchs dans le désert des attaquants polaires. Une victoire de chaque côté. Quelques heures avant la troisième partie, le maître des clés, Dominique Ducharme, est déclaré positif au virus, piégé par la légion galeuse de leur Colisée. Quatorze jours au donjon.
Au même moment, des milliers de partisans se retrouvent en transe aux portes de la forteresse Bell. Les gobelins masqués s’emparent du centre-ville. Une pluie de klaxons rejoint les feux d’artifice du peuple, les deux s’épousant dans la nuit chaude de la Fête nationale.
Chapitre IV
Épilogue
Une telle fable moderne se termine-t-elle sous le signe de la morale? Applaudir les vertus salvatrices de la ténacité, de l’orphelin ayant gravi les plus hauts échelons ou plutôt faudrait-il y voir la douce nécessité d’une fierté collective? Peut-être. Mais après tout, il ne faudrait surtout pas trop s’enflammer, ça reste bien juste du hockey.
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Ce qui s’annonçait comme un fabliau prend dorénavant l’ampleur d’une saga épique. Une dimension populaire s’installe. Du pain et des jeux pour tous. Les ondes radio s’enflamment, superstitions et prophéties fusent. Une idylle partiellement ombrée par la peste de notre époque, mais le beau temps et la débrouillardise pandémique inspirent les écrans bidouillés et les chaises de plage dans les ruelles. Les voisins tolèrent même les assemblées clandestines dans les chaumières bondées. Le retour tant attendu des auberges et des débits de boisson apportent aussi un nouveau souffle au fanatisme religieux. Le tout créant un concours de circonstances sublimant le caractère sportif, transformant les séries en un carnaval social qui s’étalera sur plusieurs mois. Calendrier oblige, une rencontre aux deux jours devient le prétexte idéal pour se retrouver après le plus long des hivers.
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Équipe cendrillon ou conte folklorique digne des frères Grimm, les personnages savoureux fleurissent. Seigneur Petry-aux-doigts-brisés revient sur la glace avec un regard de démon après avoir conclu un obscur pacte avec ce dernier. Le cœur du trio des vieux loups, le blondinet Corey Perry, dit « le vers », perd presque son nez, haché au cours du quatrième épisode. La violence nourrit les passions. La catapulte Gallagher collectionne également les cicatrices, le visage peint par la guerre. Carey Price, l’insondable cerbère est à la hauteur du mythe tant attendu. Weber et Chiarot, les tours de muscle protègent le château tandis que les zèbres sont conspués sur la place publique.
Sur la strip du vice, leur capitaine aux cheveux longs, Mark Stone, paladin inconsolable et notre ancien meneur, Maximillian Pacioretty, sont invisibles. Malgré une brigade défensive fougueuse, le gnome aux milles dents continue ses fourberies divines devant le lauréat du Vézina. Branle-bas de combat au sujet du filet adverse. Gargouille encrée au cou, Robin Lehner, monstrueux viking ne fait guerre mieux. Habité par le désespoir, Vegas ose même voler le reflet de notre plus précieux trésor, la diva de Charlemagne.
Match six à Montréal. La bataille la plus importante d’une génération. Suite à une lutte chaudement disputée en temps réglementaire, le pizzaïolo de Victoriaville, centre habituellement occupé à mater les forces ennemies, joue de finesse avec une passe brillante vers le roi Artturi qui enfile l’aiguille. Éruption historique. L’envahisseur américain est refoulé. L’Ouest est à nous. Le parfum de la princesse Stanley se laisse humer. Soucieux des traditions, les troupes refusent de toucher au scintillant trophée nommé en hommage à l’ancienne majesté qui avait osé suspendre notre Rocket bien-aimé.
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Dès le lendemain, la Foudre de la baie de Tampa s’abat sur les pauvres Pêcheurs insulaires de New York. Habilement menés par un duo de Slaves taciturnes, Andreï le géant de la plaine sibérienne et Nikita le barbu du Caucase, ils sont en pleine croisade sûrs de répéter leur razzia de l’année précédente. Avide d’aider ses alliés, la mairesse tente d’augmenter le nombre de pèlerins dans le temple. Le royaume décline. Les 3 500 billets de la finale s’envolent au prix de pierres précieuses. Un nouveau blason est brodé à leurs robes synthétiques. La fièvre déferle sur la nation.
Malgré un effort honnête et une victoire à l’arraché en sol québécois, ce dernier combat aura été à sens unique. L’édition de cette année se termine en cinq rencontres, tragique de brutalité. Une déception aggravant la famine de toute une génération. Vision profane, le Graal est soulevé devant nos yeux, porté par les muscles meurtris d’étrangers victorieux sous un ciel d’ouragan. Le rêve tourne au cauchemar dans la Mecque du hockey, l’écho des pleurs retentit jusqu’aux abords de la forêt Sainte-Catherine.
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La narration tire à sa fin. Une ferveur s’éteint, certes sans l’objet de tous les désirs, mais avec un peu de recul, quelle odyssée ce fut! Théâtrale, pleine de rebondissements, d’explosions et d’antagonistes belliqueux. Il n’y aura point eu de Deus Ex Machina, où un Jonathan Drouin chevaleresque serait réapparu des abysses pour enfiler les buts glorieux ou une quelconque manifestation occulte des fantômes du Forum. Nous avons tout de même gagné une longue ivresse empreinte d’émotions qui marquera notre imaginaire.
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