« Listen to me », une entrevue avec Vincent Guzzo

Une longue rencontre à sens unique avec Mr. Sunshine.

En roulant sur le pont payant de l’autoroute 25, je me demande de quoi je vais parler avec Vincent Guzzo.

C’est mon boss qui m’a forwardé une proposition d’entrevue, en marge de sa deuxième participation à titre de dragon investisseur dans la version canadienne de l’émission Dans l’œil du dragon.

Seul hic, je n’ai écouté ni la version du ROC, ni celle du Québec.

Je n’écoute que de la porn….euh des émissions produites par URBANIA et des documentaires de la BBC.

Bref, je roule vers le quartier général de Vincent Guzzo, à Terrebonne, sans trop savoir à quoi m’en tenir.

J’ai fait mes devoirs quand même : la polémique entourant la diffusion dans ses salles du film pro-vie Unplanned, ses flèches contre ce cinéma québécois «que personne ne veut voir», son incroyable vie virtuelle (1,3 million d’abonnés sur Instagram) sans oublier ses accointances avec le Parti conservateur lors de la récente campagne

Je gare ma voiture dans le stationnement de l’entreprise sur le Chemin du Côteau, où s’élève aussi un de ses dix cinémas Méga-Plex.

Impossible de rater la rutilante Mercedes garée dans un espace réservé juste en face du siège social. La plaque d’immatriculation ne laisse planer aucun doute sur son propriétaire.

Dans la salle d’attente au rez-de-chaussée se dresse une figurine géante de Leonardo.

La tortue Ninja, pas le peintre florentin.

J’entre dans un bureau au deuxième étage, après avoir croisé les autres tortues Ninja, des minions et un C3PO.

De mémoire, c’est la première fois que je réalise une entrevue aussi loin de mon sujet, ex aequo avec la fois où j’avais parlé à Chris Hadfield en direct dans l’espace.

Vincent Guzzo me tend une main ferme, avant de me désigner un fauteuil. Il prend place dans le sien à l’autre extrémité de la pièce. De mémoire, c’est la première fois que je réalise une entrevue aussi loin de mon sujet, ex aequo avec la fois où j’avais parlé à Chris Hadfield en direct dans l’espace.

Cette distance n’empêchera pas Vincent Guzzo de se confier sans filtre sur plusieurs brûlants enjeux durant les presque deux heures qui suivront.

Il a en main deux téléphones, qui sonnent sans arrêt.

«Oups, je dois prendre celui-là.» Une histoire de dentiste pour un de ses fils (il a cinq enfants).

J’en profite pour balayer la pièce du regard, encombrée de dix millions de babioles : des affiches, des cadres, des boîtes, des ordinateurs, encore des boîtes, des étagères remplies, un fat bike, des casques de pilotes de la F1 (plusieurs signés de la main de Michael Schumacher), etc.

On brise la glace avec l’émission Dragon’s Den, dans laquelle l’entrepreneur-vedette semble être confortable avec son rôle.

«Ça joue davantage du coude entre les dragons, mais ça fait partie la game», explique Guzzo, qui dit s’être développé des atomes crochus avec son camarade Jim Treliving (Boston Pizza), qui s’est, comme lui, bâti un empire «of brick-and-mortar».

Derrière M. Guzzo, je remarque une enseigne lumineuse sur laquelle est inscrit «Mr. Sunshine», son surnom. «C’est mes avocats qui m’ont appelé de même.»

Derrière M. Guzzo, je remarque une enseigne lumineuse sur laquelle est inscrit «Mr. Sunshine», son surnom. «C’est mes avocats qui m’ont appelé de même. Quand ils me voyaient, ils me demandaient : aujourd’hui, est-ce que t’es Mr. Sunshine ou The Beast (en référence au film The Omen)?», raconte le patron, qu’on reconnait aussi à la fleur épinglée presque en permanence sur ses flamboyants costumes.

Son petit musée bordélique compte aussi plusieurs vestiges de son party de cinquante ans organisé en juin dernier, qu’il a transformé en grosse collecte de fonds au profit de la Fondation de l’Hôpital général juif de Montréal.

L’évènement mondain prenait la forme d’un bien cuit et comptait parmi ses invités des personnalités connues telles que l’humoriste Rachid Badouri. Des archives de cette soirée se retrouvent sur son site, à l’instar d’une vidéo où Guzzo présente nul autre que Barack Obama aux 12 000 personnes venues entendre sa conférence au Centre Canadian Tire d’Ottawa en mai dernier. Pour les inconditionnels, le site offre aussi une boutique en ligne où on peut se procurer des souliers (600$!), des cravates et bientôt un mignon ourson en peluche aux couleurs de Vincent Guzzo

Ce dernier commente ensuite à chaud l’élection d’un gouvernement libéral minoritaire survenue la veille de notre rencontre, mais surtout la performance des conservateurs.

Ses critiques sont acerbes envers le leadership. Sans prononcer une seule fois le nom d’Andrew Scheer, le magnat du cinoche dit ne pas avoir été impressionné par «la personne qui a essayé de dire que Trudeau était raciste», dans la foulée du blackface. «Et si t’es antiavortement, dis-le, ne patine pas pendant trois jours», enchaine-t-il, d’avis que les Québécois sont prêts à entendre des points de vue divergents, lorsque clairement exprimés.

Quant à un éventuel saut en politique active, à la tête du Parti conservateur pourquoi pas, Vincent Guzzo laisse la porte ouverte (j’ai-tu un scoop moé là?!?) . «Une vision inspirante d’un futur Canada doit commencer par la base. Si la base d’un parti comme le PCC pense que je peux représenter cette vision et que cette vision est celle que je défends, peut-être que je peux me laisser convaincre facilement», confie-t-il, ajoutant avoir à son âge encore «vingt-cinq bonnes années devant lui». Conservateur, même dans le calcul de son espérance de vie. 

Ses téléphones continuent de vibrer et sonner sans arrêt. Il les regarde à la dérobée, pianote parfois quelques mots, sans jamais s’interrompre.

Confortable comme le film De père en flic au sommet du box-office, Vincent Guzzo passe d’un sujet à l’autre, totalement décomplexé. «Mon volet transparent m’a fait beaucoup d’ennemis à court terme, mais je me suis refait beaucoup d’amis à long terme», philosophe-t-il, auto-citant ensuite une de ses marottes favorites. «Je suis responsable de ce que je dis, mais pas de ce que tu comprends.»

Il enchaine ensuite sur le féminisme, un sujet qu’il amène lui-même sur ta table, comme tous les autres. 

«C’est pas en se proclamant féministe qu’on le devient. C’est comme le mot «respect», plus on l’utilise et moins il y en a.» 

Au sujet de son passage à Tout le monde en parle en 2014, il croit que les gens ont compris qu’il n’avait pas de mépris envers le cinéma québécois, mais qu’il cherchait simplement à présenter des films que le public souhaite voir.

«C’est pas en se proclamant féministe qu’on le devient. C’est comme le mot «respect», plus on l’utilise et moins il y en a.» 

Je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle qu’il s’en prend au célèbre slogan pro-choix, sans toutefois se positionner comme étant «anti-avortement». «On n’est pas dans les années 50, pourquoi ton corps ton choix et pas tes conséquences ton choix?» demande celui qui prône plutôt des relations sexuelles plus responsables et une meilleure éducation à la base. Il fait un parallèle avec l’environnement. «Tout le monde parle de laisser une meilleure planète à nos enfants, pourquoi ne pas laisser plutôt de meilleurs enfants à notre planète?»

Au sujet de Greta Thunberg, il ironise sur son cri du cœur aux Nations Unies. «Elle devrait aller faire un tour dans un bidonville indien pour voir ce qu’est réellement une jeunesse ruinée.»

S’ensuit une diatribe sur la crédibilité des études scientifiques. «Le fléau c’est la mauvaise éducation et la désinformation, celle qui fait peur et entraine des décisions mal éclairées», déplore M. Guzzo, qui invite les gens à toujours voir les deux côtés d’une médaille, du big bang au pipeline. «Le pétrole se rend déjà ici et il y a déjà des pipelines qui passent sous le fleuve. Peut-être qu’on n’en a pas besoin d’un de plus, mais les seuls qui n’ont aucun intérêt là-dedans, c’est les compagnies de train», croit-il.

Du même souffle, Vincent Guzzo dénonce l’hypocrisie de la gauche radicale, qui opère selon des mécanismes semblables à l’extrême droite. «En d’autres mots, le fait que je n’ai pas la même opinion que toi et que je ne peux pas le dire, c’est ça qui n’est pas correct.»

Au fait, il commence souvent ses phrases par «en d’autres mots».

L’homme d’affaires ajoute que le fait de ne plus pouvoir s’exprimer librement à cause du politically correct contrevient à la Charte des droits et libertés et équivaut à une forme de censure.

Ses deux téléphones continuent de sonner. Il s’excuse à nouveau, une urgence concernant des problèmes de sprinkler dans ses cinémas. Le ton monte avec son interlocuteur.

Après avoir raccroché, il me demande à nouveau pour quel média je travaille. Ça fait une heure et trente que je suis en face de lui.

«URBANIA, on s’adresse aux jeunes surtout», je réponds.

-«Ce que je veux dire à tes lecteurs, c’est : posez plus de questions! N’embarquez pas dans tout et quand ça a l’air évident, posez encore plus de questions», prescrit-il, comme pour wraper la rencontre.

Après avoir raccroché, il me demande à nouveau pour quel média je travaille. Ça fait une heure et trente que je suis en face de lui.

Mais non sans d’abord parler de taxe carbone, de mauvaise gestion du dossier Netflix (il a critiqué durement Mélanie Joly), de nos politiciens qui ont peur de Trump, des deux avions de Justin Trudeau sans oublier le mouvement #metoo.

L’entretien est fini, on se serre la main. Je n’ai même pas franchi la porte qu’il interpelle à voix haute un collègue dans un bureau voisin. Il me donne une casquette, avec une de ses célèbres répliques dessus. 

«Listen to me».

Quelques minutes plus tard, je roule en sens inverse sur le pont payant de l’autoroute 25 en me disant que c’est pas mal juste ça ce que je venais de faire.

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