L’imposteur

Un sourire de gamin qui vient de faire un mauvais coup, un nom digne d’un agent de la CIA et un look de champion. Quand G.U.I.N.D.O.N. est venu en 2008 à nos bureaux pour nous dire qu’il voulait collaborer au magazine et qu’il nous a annoncé qu’il avait fait de l’impro au Cégep de Montmorency, on s’est dit que c’était notre homme. Qu’on voulait faire de lui notre Mata Hari maison.

C’est pourquoi nous lui avons confié la mission de sa vie : infiltrer trois lieux où se pratiquent des hobbys. À notre grand bonheur, le dude a accepté. Voici donc le récit de ses aventures 1- au tournoi de trou-de-cul de la Brasserie Cherrier 2- dans un match de baseball-poches des petits vieux de Ville-d’Anjou 3- dans une soirée de violonneux du Plateau.

TOURNOI DE TROU-DE-CUL

Depuis les partys grilled cheese de ma pré-adolescence, j’ai toujours éprouvé une fascination mystique pour le trou-de-cul. Je crois même avoir mis la main sur une méthode qui me permet de gagner à tous les coups. C’est donc le menton bien haut que je me suis pointé à la partie bimensuelle de la Fédération Québécoise de Trou-de-Cul à la Brasserie Cherrier.

19h01
Je m’accoude au bar; j’inspecte les lieux. Les quelques clients sur place semblent bel et bien appartenir à une clique de trou-de-cul: des bons vivants dans la trentaine, qui ont pour la plupart des jobs plates dans des bureaux. Curieusement, leur look un peu convenu de «professionnels qui n’ont pas eu le temps de retourner à la maison pour mettre des vêtements plus confortables après le travail», contraste avec le «décor taverne sportive qui n’a pas évolué depuis 1976» de la Brasserie.

19h30
Inscrit et collecté de trois piastres, j’écoute le discours inaugural et l’annonce des règlements spéciaux de la soirée, du genre : «on tourne aussi longtemps que tout le monde n’est pas couché» ou  «les égalisations sont permises avec saut de tour». Bâtard! J’ai beau jouer au trou-de-cul depuis 20 ans, je ne comprends rien. Je pourrais servir d’interprète à un Ouzbek qui visite le Paraguay, et je me sentirais plus à l’aise.

Réflexion : Dans la vie, il y a deux choses que je ne comprends pas: pourquoi y a-t-il une équipe de la LNH à Columbus et pourquoi un jeu de cartes si populaire au Québec s’appelle-t-il le trou-de-cul ? Après tout, les seuls désavantages d’être le «trou-de-cul» dans ce jeu-là, c’est de devoir brasser,  donner ses deux meilleures cartes et ne pas être celui qui peut faire son frais chié avec deux jokers dans son jeu. Ça pourrait être pire, non?

19h45  
On m’assigne une table avec cinq autres joueurs: une Française qui porte des boucles d’oreille en forme de cerceau pour faire sauter des tigres,  un monsieur de 60 ans avec une veste de chasse; une fille avec des cheveux extra-volumisants et deux fans des Glorieux, probablement célibataires, qui sont là pour dater. On fait connaissance rapido-presto. Je leur pose quelques questions d’usage. Je joue le gars qui comprend pas trop ça… Mes adversaires me répondent pédagogiquement pour être certain que je sois dans le coup. L’arnaque fonctionne : personne ne semble remarquer que je suis un imposteur. Même le fin renard assis devant moi — qui traîne une réputation de tricheur — m’explique toutes les subtilités que la Fédération a ajouté pour corser la partie.

20h00
Je suis dans le feu de l’action. Le fin renard s’avère un joueur tout à fait inattentif et cabotin. Il n’a aucune chance contre moi. Je me méfie toutefois de la Française qui est souvent dans la lune.  Elle sait ce qu’elle fait. J’en suis certain. Quant aux autres participants, ils sont soient trop éméchés, soient trop placoteux pour être véritablement concentrés sur le jeu.

Moi, je n’ai aucune faille.  Je suis Patrick Roy pendant les séries éliminatoires.

21h00
Plus le match avance, plus je grimpe les échelons de la hiérarchie du trou-de-cul: trou-de-cul, vice-trou-de-cul, secrétaire, puis re-trou-de-cul pendant quelques tours. Et hop! Je deviens cadre, vice-président, et bien sûr, président. Je domine l’assemblée de TDC en prenant de longues gorgées de bière, pendant que les autres brassent les cartes. Je nage dans mon jus de bonheur.

22h30
Après 24 rondes de jeu à 5 joueurs et 3 grosses Molson Dry (c’est long en torrieu!) la rencontre prend fin. Fébriles, les participants attendent les résultats, pendant que je pacte mon stock innocemment, semi-déçu de n’avoir pu leur démontrer que ma méthode «scientifique» est la clé du succès.

22h31
On annonce le tiercé gagnant.  Fuck oui! À ma première participation, je remporte la troisième place devant une trentaine de participants et on me donne une belle bouteille de vin, un Astica Shiraz apparemment «supérieur».  Wow!

23h00
À mon retour chez moi, j’ai allumé mon Vidéoway et j’ai synthonisé la chaîne de télé interactive.  C’était l’émission de black jack avec la croupière qui porte une robe bleue : la chick avec une voix beaucoup trop cochonne pour une passeuse de cartes virtuelles. En l’écoutant me demander «Passe ou reste?» je me suis dit que c’était dommage que les participantes de la Fédération ne lui ressemblent pas davantage. Si c’était le cas, j’y serais probablement retourné la semaine prochaine pour gagner une autre bouteille d’Astica…

PARTIE DE BASEBALL-POCHES

Lorsque j’avais 11 ans, j’étais un joueur de baseball-poches «intense». Le camping où je passais mes fins de semaine mettait des sacs de sable et des boards à la disposition des campeurs, et ma gang de ti-counes et moi, on passait du bon temps sur le terrain.  Mon après-midi avec la gang d’âge d’or du Centre Roger-Rousseau de Ville-d’Anjou, était l’occasion ou jamais de prouver que j’étais encore le «King des Poches».

13h
J’étais nerveux à l’idée d’aller jouer au baseball-poches avec une gang de vieux ben sympathiques. J’appréhendais avec inquiétude le moment où j’allais entrer et dire «Allo, est-ce que je peux jouer avec vous?» J’avais semi-raison de m’en faire.  La madame à qui j’ai demandé si je pouvais m’inscrire m’a répondu l’inévitable:
«Mais t’es donc ben jeune!
–    Oui, je sais. Ma présence fait définitivement baisser la moyenne d’âge d’environ 20 ans, mais je peux-tu jouer pareil?
–    Va voir le monsieur-là.  Il va te mettre dans une équipe.»

L’homme en question me présente mes coéquipières : cinq Janine Sutto. On est les jaunes. Super.

13h15
Mes ancêtres ne me parlent pas trop. J’en profite pour inspecter les lieux. Nous sommes dans un centre communautaire de construction récente : tout est très propre et en bon état. L’anti-CHSLD. Mais ciboulot que c’est austère. Tout est beige et gris et vert.

Ça sent le gouvernement là-dedans…

13h30
Pour ceux qui ne savent rien, le baseball-poches, c’est deux équipes de cinq ou six ti-vieux qui jouent aux poches régulières, sauf qu’au lieu de lancer le sachet sablonneux dans un «500 points», ils visent des trous qu’ils appellent le «Circuit» ou le «3ème But». Mais surtout pas le «Retrait». Lorsqu’un joueur garroche sa petite poche dans le «1er but», ça signifie qu’il va devoir courir jusqu’au 1er but (qui existe physiquement), en espérant que son coéquipier le fasse rentrer au marbre. Capiche?

14h00
Au fur et à mesure que la partie avance, mes teammates se dégênent et commencent à me poser des questions sur mes études (WTF?)  La plus cute me demande :
–    As-tu 18 ou 19 ans?
–    Aucune de ces réponses, que je lui réponds.

La gang d’âge d’or me trouvent ben poli. Pas comme les jeunes de nos jours! Pendant la game, je réussis même à devenir ami avec un Roumain qui parle avec un accent incompréhensible et qui a une jambe franchement plus grande que l’autre.

14h29
Faut que je sois honnête : ma première partie a été un désastre. J’étais trop confiant! Dans mon souvenir, j’étais un top-champion aux baseball-poches, avant même que ma propre poche ne se garnisse d’un doux duvet.

14h30
Deuxième partie. Je frappe sept circuits consécutifs. Deux triples. Plus deux autres circuits. J’ai l’impression que les autres équipes perçoivent la mienne comme celles des tricheurs-qui-ont-un-ti-jeune-qui-fait-toutte-les-points. Je me sens vraiment mal et je commence à me forçer pour être poche (woah!). Je vise 10 pieds à côté de la cible, la poche ricochète sur un tuyau, passe à travers les stores verticaux et retombe drette dans le trou «Circuit».

15h30
Jai établi ce qui est aujourd’hui le record mondial de la plus grande performance de tous les temps au baseball-poches. Y’a rien à faire, je suis juste trop bon. Je suis le Barry Bonds de la discipline. Kanye West devrait faire une chanson en mon honneur sur son prochain disque.

Aussi incroyable que ça puisse paraître, je me suis vraiment amusé en allant là-bas, autant pour la saine compétition que pour voir la face des madames qui comprennent pas pourquoi chu là, mais qui sont « donc ben contentes de m’avoir eu dans leur équipe… ».

SOIRÉE DE MUSIQUE TRADITIONNELLE

Des trois missions qu’Urbania m’avaient confiées, l’infiltration des soirées de musique traditionnelle était celle qui me stimulait le moins. À cause du manque de compétition, d’abord. Et parce que les gens qui vivent dans le passé me tapent sur les nerfs… J’ai plutôt tendance à regarder loin devant. Les accordéons pis les histoires de bergères enceintes, en amour avec un chevalier qui passe une fois aux trois mois, j’en ai strictement rien à branler. Je préfère écouter Lil’ Wayne ou m’imaginer nager dans un mer de codéïne…

19h
C’est la mort dans l’âme que j’arrive aux «Vendredis Trad’lib», des soirées mises de l’avant pour promouvoir la danse traditionnelle, la gigue, le violonnage, pis toutes ces affaires-là.  Je rentre dans la salle. On est dans un semi-semi-sous-sol d’église : à mi-chemin entre le sol et les profondeurs et à mi-chemin entre le sous-sol d’église et la salle communautaire adjacente. Torpinouche!  Y’ont toutte des violons!  Dix regards se posent sur moi.
«Oui? dit la Chef du groupe.
– Ben, je viens voir ce qui se passe…
– OK. De quel instrument tu joues?
– Aucun.
– Ah… ben assis-toi là, pis écoutes nous. La gang du prochain atelier arrive dans une heure et demie, pis après, on va faire des chants. Sais-tu chanter au moins?
– Oui oui», que je mens le motton dans le gorgoton.

19h05
Attendre 90 minutes sur ma petite chaise en écoutant des apprentis-violonneux ne m’enchante guère. D’autant plus qu’ils ne dégagent absolument rien. Leur vêtement sont ternes, leur voix aussi. Tout le monde a l’air plate:  la mère de famille, le couple de ti-vieux, le gars qui travaille dans une shop, celui qui a refoulé son homosexualité, le schizophrène probable et le simili-Hell’s Angels à l’harmonica. Les champions sont sans doute le jeune couple qui arrive en retard: c’est tout juste s’ils s’appellent     Gwendoline et Chilpéric, qu’ils jouent des flûtes celtes avec leurs trous de nez et qu’ils voyagent en canot volant.  Des vrais cliché ambulants.

J’ai la fucking impression d’être dans une thérapie pour asociaux qui subliment leur spleen en jouant des morceaux pseudo-entraînants. Je les haïs déjà.

19h06
C’est là que commence mon calvaire: « fuiiyyinnng!», «pfuuuuung!», «nginggshe!».  Horrible.  Je veux mourir. En plus, il fait frette comme dans le frigidaire d’un eskimo et puisqu’on m’a demandé d’enlever mes chaussures, je suis en train de m’auto-asphyxier avec ma propre odeur de pieds.  (Normalement, je ne pue pas des pieds, sauf en période de grand stress). C’est de la torture. Je regarde l’horloge à chaque deux minutes en calculant le temps qu’il me reste avant ma délivrance.

20h30
L’heure et demie passe.  Je suis toujours vivant, comme Gerry Boulet, mais en vivant. C’est le changement de garde. On remplace les violons par les chansons. Yé. Je vais pouvoir jouer un rôle plus actif.

20h45
Pas tout à fait finalement. Ces gens-là connaissent toutes les chansons par cœur. Le dude avec la barbe a juste à dire: «On fais-tu la complainte du loup-garou de madame Gariépy de Lanaudière, mais version Gilles Lalancette de la Beauce?» et tout le monde est ben excité.  Moi, je les connais pas leurs esti de tounes. Pendant toute la durée de l’activité, je fais semblant de chanter. Je regarde l’horloge aussi souvent, pis j’ai toujours aussi frette, même si j’ai remis mes bottines par respect pour moi-même.

21h57
La Chef dissout la réunion, et par le fait même, mes espoirs de comprendre un jour ces sparages.  Non, je n’ai rien gagné, sinon l’envie de vraiment profiter de mon vendredi soir en écoutant de la musique  qui est susceptible d’exister en mp3. Je m’esquive comme un truand. Lil’ Wayne m’attend.  On prend le métro ensemble pour aller danser.  Il va y avoir des filles, de la boisson, des chorégraphies.  La même chose, mais en mieux.

Réflexion : Je suis plus que jamais convaincu qu’il faut croire en nos préjugés.  Si vous avez un feeling que les punks sont des crottés, vous avez sûrement raison.  Si vous pensez qu’un film a l’air plate, n’allez pas le voir.  Et si on vous dit que la musique traditionnelle, c’est cool, répondez: «  T’es dans le champ, bergère, bergère. T’es dans le champ plus souvent qu’autrement. T’es dans le champ, bergère, bergère. T’es dans le champ avec ton accoutrement.»

Avec le recul, je peux dire que mes infiltrations ont été un franc succès. Même si c’est facile de s’en prendre à des ivrognes et des personnes âgées, j’ai quand même réussi à baiser tout le monde au trou-de-cul et au baseball-poches. J’ai aussi rencontré des gens qui savent se divertir sainement, sans la tévé, les internets et les jeux vidéos.

Aujourd’hui, je n’ai que deux souhaits. Primo, que mes petites madames prient la nuit pour que je retourne jouer avec elles au baseball-poches. Deuzio, qu’Urbania me confie une infiltration de gang de cartes Magic, pour que je les plante eux-autres avec…

Ce texte est issu du numéro Hobby  | Printemps 2008

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