Les humoristes ont-ils une responsabilité sociale ?

« L'humour, c'était mieux dans le temps d'Yvon Deschamps. »

Chaque semaine, j’écume les soirées d’humour à la recherche d’un éclat de rire pour illuminer mon cœur glacé. Des open mic à 5 piasses et des galas Juste pour rire, j’en mange… et je ne suis pas la seule. L’humour est une grosse, grosse industrie au Québec, qui génère autant d’argent que de polémiques. Quand Mike Ward n’est pas en guerre contre la censure et les enfants handicapés, c’est Guillaume Wagner qui se chicane avec Sophie Durocher. Et dans les commentaires des journaux, la même remarque revient :

“Les humoristes sont rendus juste des clowns. C’était mieux dans le temps d’Yvon Deschamps.”

Les humoristes ont-ils une responsabilité sociale? Doivent-ils utiliser leur temps de parole et leur popularité au Québec pour essayer de changer les choses?

Doivent-ils faire des Bono d’eux-mêmes?

J’ai posé la question aux humoristes du Front Commun Comique. Guillaume Wagner, Fred Dubé et Colin Boudrias-Fournier m’ont répondu.

Marginalité, cash et vidage la tête

Fred Dubé, connu pour ses prises de position véhémentes contre nos représentants politiques et les dérives du capitalisme : “Ce qui a changé, c’est le contexte social. À l’époque, l’engagement était partout, des artistes aux felquistes, ça bouillait en pleine Révolution tranquille. Astheure, c’est juste tranquille. On associe l’humour à ‘se vider la tête et se divertir de notre semaine de travail’. Je crois que l’art ne doit pas être un divertissement, mais une réappropriation de la réalité. Je crois aussi que notre génération est plus carriériste. Et dès que tu as du talent, y’a un magot de fric qui te pend au bout du nez. Ceci dit, l’humour contestataire a toujours été et sera toujours marginal.”

Guillaume Wagner : Selon lui, on est loin de l’époque où celui qui vendait le plus de billets, c’était Yvon Deschamps. “Yvon Deschamps, à l’époque, ce n’était pas le seul humoriste, mais il a quand même beaucoup défini le métier. Les gens découvraient le monologue et étaient interpellés. Heureusement, en plus de ça, Yvon avait une conscience sociale. Il essayait de faire bouger les choses, de confronter et de bouleverser le public. Mais je pense aussi qu’il avait une position privilégiée; peu importe qui tu étais au Québec, tu voulais voir Yvon Deschamps sur scène parce que c’était un phénomène. Maintenant, il y a tellement de variété que ça se peut que tu fasses le choix d’aller voir un humoriste qui te conforte dans tes idées plutôt qu’un autre qui va essayer de te brasser. Je peux comprendre. En ce moment, j’ai l’impression que ce qui vend le plus de billets, c’est l’humour un peu plus consensuel. Cependant, l’humour contestataire est toujours actif, et même plus que jamais, selon moi. Les humoristes que je côtoie n’ont pas peur de se mouiller. Ils ont simplement moins de place dans les médias.”

“Je ne dirais pas que l’industrie de l’humour, c’est l’industrie qui prend le plus de risques. Mais en même temps, c’est l’industrie qui fait le plus d’argent… Il y a peut-être un lien à faire avec ça.”
– Guillaume Wagner

“Moi, je ne compte pas sur l’industrie de l’humour pour pousser mes affaires. J’ai toujours compté sur moi-même, et encouragé les gens autour de moi que je trouve inspirants. Mais l’industrie de l’humour, ce n’est certainement pas sur eux qu’on peut se fier pour un bouleversement social. C’est dommage, parce que dans mes yeux, l’humour, c’est une contre-culture, un milieu un peu punk. Par exemple, en Angleterre et aux États-Unis, même s’il y a des humoristes plus connus, ça reste un art moins mainstream. Ici, les humoristes sont les artistes qui vendent le plus et qui sont les plus populaires. Quand tu as toute l’attention du public, quand tu as tout cet argent-là, c’est difficile après d’aller contre l’opinion, contre le consensus de ton public.”

Sortir de l’École de l’humour et vouloir changer le monde?

Colin Boudrias-Fournier est finissant de l’École Nationale de l’Humour, cette véritable usine à humoristes presque exclusivement responsable de l’humour au Québec depuis 28 ans (mais de moins en moins). Selon lui, heureusement, l’École n’encourage ni ne dissuade aucun genre d’humour, qu’il soit politique ou pas. Ce sont plutôt les autres élèves qui influencent les débuts d’un humoriste, puisqu’ils sont son premier public durant les deux années du programme. “Dire que tu fais de l’humour engagé, ça laisse sous-entendre que tu as beaucoup d’impact en tant qu’humoriste, et je n’ai pas cette prétention. Il y a aussi une partie des spectateurs qui sont rebutés par le terme ‘humour engagé’, parce qu’ils ont l’impression qu’on va leur faire la morale. Moi, je considère plutôt que je fais de l’humour d’opinion. Mon but premier, c’est de faire des choses que je trouve drôle, et ça s’avère être souvent des constats un peu fatalistes sur la société. Ça ne sert à rien d’être réconfortant. L’humour qui me divertit le plus, personnellement, c’est un humour qui me stimule et m’emmène ailleurs.”

La limite peut être mince entre le monologue d’humoriste et le discours politique. En France, les tribunaux tentent encore de décider si les dernières performances de Dieudonné étaient des spectacles humoristiques ou des réunions de propagande haineuse.

Les gens diront que la limite, c’est d’être drôle.

Et si la limite, c’était que le public soit d’accord avec l’opinion de l’humoriste?

Pour Fred Dubé (que je ne suis pas en train de comparer à Dieudonné, rassurez-vous!) : “Ça aide, oui. Mais ce n’est pas obligatoire. L’humour est une manière de dire ce qu’on pense en désamorçant la réaction. Et surtout, ça n’existe pas une salle qui partage à 100% les mêmes opinions. C’est plus une ouverture d’esprit et une curiosité qu’elle partage. À moins de faire de l’humour fasciste. Ça arrive souvent qu’on me dise : ‘j’ai pas les mêmes opinions politiques que toi, mais j’ai ri pis je te respecte’. L’artiste engagé, ce n’est pas quelqu’un qui va dire ‘faites comme moi’, mais ‘imaginons que ce qu’on peut faire ensemble’. On veut faire rire l’être l’humain avant tout.”

Fred Dubé, Virginie Fortin, Eddy King, Guillaume Wagner, Sexe Illégal et Colin Boudrias-Fournier préparent justement un spectacle sur le thème des évasions fiscales sous la bannière du Front Commun Comique, un collectif d’humoristes aux idées progressistes. Entre les numéros d’humour, des philosophes, professeurs, journalistes, auteurs et activistes prendront la parole. Selon Fred Dubé, les spectacles du FCC cherchent chaque fois à vulgariser, démocratiser et rendre la discussion amusante. Les profits du spectacle, ainsi que les cachets des humoristes, iront cette fois au collectif Échec aux paradis fiscaux.

Faut-il être de gauche pour assister au spectacle?

Pour Fred Dubé : “Non, surtout pas avec ce thème. Les paradis fiscaux nous privent de milliards de dollars qu’on pourrait investir dans notre société : dans les hôpitaux et en éducation, par exemple. Les paradis fiscaux, ce n’est pas une question gauche vs droite, mais de crosseurs-bandits-criminels vs citoyens qui payent des impôts.”

Colin Boudrias-Fournier, le petit nouveau, est du même avis : “Peu importe comment ils se situent, les gens trouvent que ça va trop loin. Les évasions fiscales ont beaucoup été dans l’air du temps avec les Panama Papers. Mais aujourd’hui, les gens ont oublié de rester fâchés, et ils vont recommencer à faire comme si de rien n’était.”

À moins que les humoristes restent “engagés”, donc.

Pour lire un autre texte sur l’humour au Québec : “Bukkake sur Olivier Guimond” par Fred Dubé

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