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« Au début je retournais chez moi, mais j’avais peur et je restais avec mon stress », confie Fatima Boudina, croisée à son retour du travail dans le lobby de l’hôtel Le Germain de Montréal, converti comme plusieurs établissements de cette chaîne en refuge pour employés des services essentiels le temps de la crise.
Ils/elles sont préposé(e)s aux bénéficiaires, infirmièr(e)s, médecins ou exercent d’autres métiers jugés essentiels. Tous ont un point en commun: s’ils ne retournent pas chez eux après le travail, c’est pour protéger leurs proches, souvent âgés ou à risque.
Fatima, elle, séjourne au 9e étage de l’hôtel depuis bientôt un mois. « J’habite avec mes parents âgés et la soeur de mon frère qui est asthmatique. Ils ont un jeune bébé aussi », explique la préposée aux bénéficiaires, qui travaille depuis un an dans un CHSLD du Centre-Sud. « Les cas de COVID-19 augmentent depuis quelques jours. C’est un travail stressant et on se sait jamais avec qui on est en contact », souligne Fatima, qui a suivi un cours pour devenir infirmière auxiliaire.
«C’est la première fois que je fais le Ramadan toute seule, mais je le fais avec plaisir pour le pays qui m’a donné ma chance .»
Si elle s’ennuie de ses proches, elle trouve un certain réconfort dans les plats que sa famille vient lui porter en cette période de Ramadan. « C’est la première fois que je le fais toute seule, mais je le fais avec plaisir pour le pays qui m’a donné ma chance », souligne la Marocaine d’origine, à Montréal depuis trois ans.
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Quant à la vie d’hôtel, elle est faite de lit douillet et de douche chaude après ses longs quarts de travail. « C’est très propre et l’accueil est toujours chaleureux », louange-t-elle.
Les clients ne se sentent pas trop à l’étroit non plus, puisqu’une quinzaine de chambres sont présentement occupées sur les 136 éparpillées sur 17 étages. Les frais d’hôtel sont facturés au gouvernement, qui fait ce qu’il faut pour ne pas perdre ses employés essentiels et favoriser le recrutement de travailleurs en provenance d’autres régions.
Le gym, la salle de conférence et les espaces communs ont été fermés, mais le restaurant Le Boulevardier ouvrira de nouveau en fin de semaine, en formule take-out.
Cinq des 18 hôtels de la chaîne ont suspendu leurs activités, et les autres servent également d’hébergements d’urgence, notamment l’Escad situé dans le quartier Dix30, qui fait office de campement depuis quelques jours aux militaires dépêchés en renfort. D’autres hôtels concurrents comme le Delta, le Loews et le Reine-Elizabeth accueillent aussi des employés des services essentiels.
Au Germain de la rue Mansfield, Jacques-Alexandre Paquet et son équipe sont bien placés pour témoigner des efforts et aussi des angoisses de leurs locataires. « On est là pour prendre soin d’eux, les écouter. L’hôtel est comme un bonbon dans leur journée, leur cocon après le travail. Il n’y a pas d’action ici, et c’est tant mieux », souligne M. Paquet, se réjouissant de constater que l’hôtel met la main à la pâte à sa façon.
«Tant qu’à le faire, je vais y donner la claque et je vais sentir que j’ai fait un peu ma part, même si je me mets dans la marde.»
La journée avance et les locataires rentrent du travail au compte-goutte.
«Mon père m’appelle chaque jour pour me dire que je suis un combattant », souligne Bill.
« Ça va prendre un mois, deux mois, trois mois, mais toute histoire à une fin. Ça va bien aller », laisse-t-il tomber en refermant la porte dans le couloir désert, non sans d’abord y aller d’un vif plaidoyer en faveur du port du masque.
Vers 21h, il n’y a plus un son dans l’établissement. Jacques-Alexandre Paquet sera relevé dans deux heures à la réception.
Tout le monde dormira alors à poings fermés dans l’hôtel des anges gardiens, quelques précieuses heures de confort avant de retourner au front.
L’établissement a été adapté en conséquence, explique le directeur général Jacques-Alexandre Paquet. « On a tout aménagé selon la crise et les besoins. Le nettoyage s’est intensifié, le minibar a été vidé pour servir de frigo, le petit-déjeuner est livré à la porte chaque matin et un micro-ondes est accessible sur chaque étage », énumère M. Paquet, qui a aussi équipé le lobby de bouteilles de Purell et installé une vitre en plexiglass devant le comptoir de la réception.
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Dans le spacieux lobby de l’hôtel rénové l’an dernier, un certain va-et-vient subsiste. Un homme qui sort faire un tour avec son vélo, un employé des ressources humaines d’une grosse entreprise manufacturière originaire de Trois-Rivières, une jeune femme qui rentre trempée de sueurs après être revenue du travail en joggant. « Je ne promets rien, je suis vraiment exténuée », glisse-t-elle quand je l’aborde pour une entrevue, avant de s’engouffrer dans l’ascenseur.
Derrière le plexiglass à la réception, Rose-Anne Gabriel, la directrice de l’entretien ménager, joue aussi le rôle de la réceptionniste. « J’ai d’habitude une trentaine d’employés, mais il y en a une seule présentement », souligne-t-elle, précisant que les mesures sanitaires ont été décuplées pour les invités de passage. « On porte le masque, les gants, le tablier, les manches longues et on attend au moins quatre jours avant d’entrer dans les chambres après le départ des clients », raconte Rose-Anne.
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À peu près au même moment, un homme entre avec sa valise et deux sacs de provisions pour faire son check in. Antoine Brouillette, 52 ans, vient de terminer son tout premier quart de travail dans un CHSLD du sud-ouest. Il vient s’installer à l’hôtel pour dix jours, après avoir répondu à l’appel à l’aide pour des renforts. « Je ne savais pas dans quoi j’allais me jeter ce matin, j’ai hésité une semaine puis j’ai décidé d’y aller », confie le résident de Mont- St-Hilaire, un ancien paramédic qui travaille actuellement comme préposé aux premiers soins sur des plateaux de cinéma et de télévision. « Ma blonde fait du télétravail, son salaire entre, mon chômage aussi. Alors je me suis dit que je pourrais sûrement me claquer un dix jours et retourner dans mon patelin », lance Antoine, motivé par l’altruisme pur.
Il me raconte à chaud son intense journée, non sans d’abord m’offrir une des bières qu’il a traînées avec lui pour décompresser. « La clientèle est maganée, en arrache, mais c’est inspirant de voir des gens qui travaillent aussi forts. On est full équipés, mais je suis dans la zone chaude où une vingtaine de résidents sont atteints sur trente », raconte Antoine, visiblement un peu secoué par ce baptême de feu. « Tant qu’à le faire, je vais y donner la claque et je vais sentir que j’ai fait un peu ma part, même si je me mets dans la marde », résume le sympathique gaillard, qui a le soutien de sa blonde et ses deux adolescentes dans cette expérience.
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Comme Antoine, Pierre Chuard aussi a décidé de sauter dans la mêlée pour donner un coup de main. « Honnêtement, je me sentais mal de ne pas répondre à un appel comme ça. J’ai du temps et je me suis dit qu’une journée c’est mieux que rien », explique ce biologiste de l’Université Bishop’s à Sherbrooke, qui a eu le soutien de son employeur. « Ma boss m’a dit: il faut mettre ses priorités à la bonne place », indique le jeune homme de 30 ans, qui mène actuellement ses deux emplois de front. « Je suis dans un CHSLD du Plateau dans l’administration. J’aide au dispatch des ressources selon les besoins », explique Pierre, qui a lui-même contacté l’établissement pour offrir ses bras. Il dormira à l’hôtel jusqu’à jeudi, pour revenir plus tard, «selon les besoins ». « Je pourrais aller à Montréal-Nord aussi…», ajoute-t-il en faisant référence à la situation chaotique là-bas. De toute évidence, le virus ne fait pas peur à Pierre. « J’ai plus peur de me faire renverser en Bixi », plaisante celui qui s’est fait offrir un abonnement pour se rendre au boulot.
Il y a Bill Fritz, qui oeuvre comme infirmier auxiliaire sur un étage COVID-19 dans un CHSLD. C’est pour protéger sa mère qu’il habite ici depuis maintenant un mois. Dans le confort de sa chambre perchée au 10e étage, il s’offre chaque jour un repos du guerrier fort mérité. « Deux résidents ont guéri aujourd’hui, ça me donne la force de continuer », confie dans l’entrebâillement de sa porte le jeune homme de 25 ans, qui suscite beaucoup de fierté dans sa famille. « Elle [sa famille] m’a donné sa bénédiction. Mon père m’appelle chaque jour pour me dire que je suis un combattant », souligne Bill, confiant que les choses finiront par rentrer dans l’ordre.
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