L’histoire du désir : les femmes sont horny. Depuis 4000 ans. Deal avec.

Un poème sumérien, Madonna et l’expression du désir féminin

S’il y a une chose que je souhaite dans la vie (à part la paix dans le monde et une paire de bottes à la fois délicates ET imperméables – bordel ce n’est pas compliqué à concevoir pourquoi j’en trouve nulle part), c’est que nos rapports amoureux soient plus égalitaires.

En effet (et ce n’est pas nouveau), la mécanique du désir et du plaisir sexuel féminin a longtemps effrayé les hommes.

Un vagin, ça fait peur depuis longtemps

Dans, la mythologie grecque, le devin Tirésias, qui avait vécu « transformé en femme » pendant 7 ans (c’est une longue histoire, mais googlez-la, c’est vraiment drôle), fut condamné à la cécité parce qu’il avait révélé que la jouissance de la femme dépassait celle qu’éprouve l’homme.

Au Moyen-Âge, l’appareil reproducteur féminin faisait ben peur aux médecins et scientifiques. On n’a pas trop osé s’attarder à l’anatomie féminine, gouffre de péché, grotte du diable où s’enfouit la tentation diabolique. Par exemple,  la cyprine (le liquide sécrété à l’entrée du vagin quand la femme est excitée) fut nommée: sperme féminin. Du beau botchage, quoi. Ah pis partez-moi pas sur les menstruations, c’est à la fois LOL et exaspérant.

Bref, depuis très longtemps, l’opinion générale était: la femme est mystérieuse et dangereuse, mais aussi très faible et pas intelligente, mais ne portons pas attention à cet énoncé qui s’autocontredit et contentons-nous de réduire la femme à un objet sexuel au service du désir masculin.

Dans l’Histoire, il y a eu des périodes où le désir féminin était célébré!

Le Sumer, berceau de la horniness?

Sauf que parfois, quand on débroussaille un peu les terrains vagues de l’Histoire, on se rend compte qu’il y a eu des périodes où le désir féminin était célébré, et même essentiel au bon fonctionnement de la société. Par exemple, chez les Sumériens.

Les Sumériens s’intéressaient énormément aux questions du mariage et des relations amoureuses.

Un texte ancien sumérien tiré d’un ouvrage de médecine note d’ailleurs les principaux symptômes d’une peine d’amour:
« Lorsque le patient se racle continuellement la gorge, perd ses mots, se parle toujours à lui-même lorsqu’il est seul, rit pour aucune raison au coin des champs, est généralement déprimé, a la gorge serrée, n’a pas d’appétit et répète sans cesse: “Ah, mon pauvre cœur!”, il souffre d’un cœur brisé. C’est la même chose pour un homme ou pour une femme.»

Les Sumériens, sont à l’origine du plus vieux poème d’amour du monde, et ce poème a été écrit par une femme.

Ne sont-ce pas là des symptômes universels qu’on vit encore aujourd’hui ?

Bon, ok, je concède que le raclage de gorge est actuellement plutôt relié à l’hygiène buccale. De même, je sais aussi que la peine d’amour n’est pas nécessairement la première chose qui nous viendrait en tête si on voyait quelqu’un rire tout seul dans un champ.
Et certes, on dira plutôt «FML» ou «L’amour c’est de la marde» plutôt que «Ah, mon pauvre cœur!», mais le fond est le même.

Comme un sext, mais vieux de 4000 ans

Par contre, ce qui nous intéresse chez les Sumériens, c’est que cette civilisation est à l’origine du plus vieux poème d’amour du monde, et que ce poème a été écrit par une femme.

Époux, tu as pris avec moi ton plaisir:
dis-le à ma mère, et elle t’offrira des friandises;

Oui madame. Entre -2037 et -2029, une prêtresse de la déesse de la fertilité Inanna, a écrit et récité ce poème lors de son mariage annuel symbolique avec le roi sumérien Shu-Sin (ouep: une fois par année, le roi «devait » coucher avec la déesse pour assurer l’abondance du royaume. Pas facile comme job):

(…)
Tu m’as captivée, laisse-moi demeurer tremblante devant toi;
Époux, je voudrais être conduite par toi dans la chambre.
Tu m’as captivée, laisse-moi demeurer tremblante devant toi:
Lion, je voudrais être conduite par toi dans la chambre.

 Époux, laisse-moi te caresser:
ma caresse amoureuse est plus suave que le miel.

 Dans la chambre, remplie de miel,
laisse-nous jouir de ton éclatante beauté
Lion, laisse-moi te caresser:
ma caresse est plus suave que le miel.

 Époux, tu as pris avec moi ton plaisir:
dis-le à ma mère, et elle t’offrira des friandises;
à mon père, et il te comblera de cadeaux.
(…)

Bon. Je reconnais qu’aujourd’hui on puisse moins relate à la partie sur les parents. « Jeune homme, tu as donné moult orgasmes à ma fille, voici donc un sac de Skittles pour te féliciter. » Nope.

Mais c’est quand même cool que le peu qu’il nous reste de cette époque soit une expression du désir féminin, non?
Je veux dire, je ne serais pas surprise que Madonna se soit inspirée de ce poème pour écrire Like a Virgin:
Yeah, you made me feel
Shiny and new
Hoo, Like a virgin
Touched for the very first time
Like a virgin
When your heart beats
Next to mine

Je fais quoi si ça ne me tente pas de juste recevoir le désir des hommes?

Malheureusement, ces perles historiques sont trop rares, et même si l’émancipation des femmes fait qu’elles sont un peu plus à l’aise de dire «je suis horny», celles qui osent le faire sont encore trop souvent rabrouées ou ridiculisées.

Ça fait 4000 fucking ans que les femmes disent qu’elles sont horny.

Par exemple, j’ai pu personnellement constater l’existence de cette dichotomie insensée, que ce soit lorsqu’on qualifiait de «vulgaires»  mes chansons qui parlaient de cunnilingus, ou tout simplement quand certaines dates me shamaient (pas si) discrètement lorsque je voulais initier des relations sexuelles.

Je commence à être tannée de voir le désir des femmes nié et rabaissé comme ça. Je sais que ça arrangerait ben du monde que les femmes ne soient limitées qu’à recevoir le désir des hommes, mais voilà, faudrait peut-être se réveiller, ça fait 4000 fucking ans que les femmes disent qu’elles sont horny.

Et surtout, il y a tellement à gagner à explorer et accepter les manifestations du désir féminin. C’est riche et profond et beau et sombre et weird et doux et violent et il y a de la place pour tout le monde.
C’est aussi ben correct si ça n’intéresse pas certaines personnes, mais ça ne leur donne pas le droit d’empêcher les autres d’y trouver leur compte.

(Notez que je suis hétérosexuelle, alors mon point de vue personnel est limité à ce genre de rapport. Sachez cependant que je suis extrêmement curieuse de savoir comment cette question se manifeste dans d’autres dynamiques.)

Pour lire un autre texte d’Audrey PM: «L’histoire du désir : l’érotisme dans la Bible».

J'écris, je traduis et des fois je chante. J'aime les Monty Python, les rois mérovingiens et les guitares qui font twang. J'ai co-fondé un club de chips. J'ai un problème avec les aubergines.

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