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Montage Kevin Bouchard

L’Expo Halal qui a eu lieu malgré tout

Récit d'une tempête dans un verre d'eau.

31 août 2026
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Je suis tombée sur une publication Facebook qui demandait comment nous pouvions, « en tant que citoyen », empêcher la tenue de l’Expo Halal 2026 de Sainte-Catherine. En tant que grande fanatique de bouffe et de l’interdit, je devais bien sûr aller voir ce qui devait être empêché.

Capture d’écran tirée de Facebook
Capture d’écran tirée de Facebook

En faisant mon due diligence dans les commentaires, j’ai vite compris qu’il ne s’agissait pas de quelques internautes mécontents : plusieurs cherchaient sérieusement et avec conviction une manière de faire annuler l’événement, à un tel point qu’une contre-manifestation présentée comme anti-islamiste s’organise.

L’intrigue me dévore. Je dois me rendre à cette fameuse Expo Halal.

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Un événement comme un autre

Samedi arrive. Il fait beau, il fait chaud. Une journée idéale pour un événement en plein air.

En arrivant au RécréoParc, j’ai à peine le temps de verrouiller mon vélo que je suis accueillie, en français à l’accent bien québécois, par l’un des organisateurs de l’événement. Ça sent bon. Ça sent la viande sur le grill et j’ai déjà l’eau à la bouche. Je vois une vingtaine de kiosques, des jeux gonflables, un petit espace de prière discret, des tables et une foule d’enfants. L’événement est à la fois familial et franchement banal. Des gens mangent, d’autres magasinent : rien, jusque-là, ne s’apparente à une tentative d’islamisation du Québec que redoutaient tant les internautes à l’annonce de l’événement. À quelques mètres de là, le mariage que je viens de croiser fait plus de bruit que l’événement qui a suscité toute cette controverse.

J’ai environ une heure pour explorer tranquillement les lieux avant le début prévu de la contre- manifestation. À un kiosque de produits de beauté marocains, la vendeuse me parle des bienfaits du hammam, du savon noir, du ghassoul, du sidr et de l’huile d’argan. À un autre kiosque, j’achète deux magnifiques écharpes et j’admire les sacs faits à la main par la fille de la vendeuse. Je mange du koshari, du hawawshi , deux spécialités égyptiennes, ainsi qu’une brochette de pieuvre grillée prise à un kiosque vietnamien.

L’auteure discute avec Omar Touni. Photo fournie par Parveez.
L’auteure discute avec Omar Touni. Photo fournie par Parveez.
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Je discute avec l’homme qui m’a si chaleureusement accueillie à mon arrivée. Omar Touni, l’un des organisateurs et membre du Centre Musulman Al-Manara, réitère que l’événement est ouvert à tous.

D’ailleurs, tous les participants ne sont pas musulmans. « Halal, ça veut juste dire “permis” », explique Omar. Selon le décompte pris à l’accueil, environ 200 personnes sont déjà passées faire un tour. La contre-manifestation, dit-il, a surtout compliqué leur travail : il a fallu davantage de bénévoles, modifier l’aménagement de l’espace et augmenter le nombre de gardiens de sécurité. « Nous, on gère notre événement », me dit-il. Son but : que l’événement se poursuive comme si les manifestants n’étaient pas là.

Drapeaux du Québec et Éric Lapointe

Vers 15 h, entre deux bouchées de pieuvre, une vingtaine de manifestants arrivent derrière les barrières policières. Ils brandissent des drapeaux du Québec, ils portent des autocollants de cochon, font jouer du Éric Lapointe et des cloches de vaches en scandant leur slogan : « Le Québec n’est pas à vendre ».

Slogan qui surprend, puisque sur place, personne ne cherche à acheter autre chose qu’un kebab ou des produits artisanaux.

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Je me dirige vers les manifestants. Ils ont beau n’être qu’une vingtaine, ils sont assez bruyants pour se faire remarquer. Je n’ai pas le choix de me rapprocher pour me faire entendre. Je m’approche, les doigts levés en signe de paix, avant de pouvoir enfin me présenter. Certains semblent méfiants, d’autres s’approchent avec curiosité.

La petite bande de manifestants. Photo fournie par Parveez.
La petite bande de manifestants. Photo fournie par Parveez.

Mon attention se porte sur un visage que je reconnais, celui de Caroline Léger, l’autrice de la publication Facebook à l’origine de toute cette histoire. Je lui demande ce qui l’amène ici et sa réponse est immédiate : « Parce qu’il y a pas d’affaire à avoir une expo religieuse dans un parc à Sainte-Catherine. On a même pas de Saint-Jean-Baptiste pour les Québécois […] Je trouve ça inconcevable que la ville ait accepté ça. » Je lui demande si elle sait que « halal » n’est pas une religion en soi. En guise de réponse, elle m’invite à parler avec les autres participants.

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Daniel Lefebvre, un résident de Delson qui porte une petite caméra fixée à sa chemise, me répond d’un ton patient et posé. Il m’explique que le halal et le casher relèvent de rites religieux. Pour lui, l’enjeu principal relève de la méthode d’abattage halal et du bien-être animal. Il affirme qu’une exception religieuse aurait été créée par le gouvernement fédéral en 2024 et décrit des animaux suspendus encore conscients qui, selon lui, peuvent souffrir pendant 10 à 15 minutes avant de mourir. Il reproche également au gouvernement d’encourager cette pratique financièrement. Je lui demande si elle est encouragée ou simplement permise. « Les deux », me répond-il, évoquant quelque 40 millions de dollars en subventions.

Son inquiétude envers le bien-être animal n’est pas sans fondement : l’abattage sans étourdissement préalable soulève effectivement des enjeux de souffrance et de cruauté. Cela dit, plusieurs détails de son explication méritent d’être nuancés. Selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments, l’étiquette halal ne signifie pas nécessairement que les animaux ont été abattus sans étourdissement. Plutôt, si ça ne fonctionne pas en quelques secondes, il faut immédiatement étourdir l’animal et celui-ci doit absolument être inconscient avant d’être suspendu. L’étourdissement, qu’il soit préalable ou correctif, est aussi encouragé sans être obligatoire. Quant aux 40 millions de dollars, il s’agit d’un appui aux pratiques halal et casher prévu au budget fédéral de 2025.

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Un manifestant de Longueuil qui préfère préserver l’anonymat me dit pour sa part qu’il est contre l’islamisation du Québec et qu’à son Costco, il est désormais impossible de trouver du poulet non halal. Mes propres recherches sur le site web de Costco Canada ainsi que sur Uber Eats confirment que toutes les coupes de poulet frais Kirkland affichées étaient effectivement identifiées comme étant halal.

Après ces préoccupations plus concrètes, d’autres commentaires entendus sur place s’éloignent rapidement des questions d’abattage et de choix du consommateur. Une manifestante de Sainte-Catherine me dit simplement qu’elle « ne les aime pas ». De son côté, Chantal Laramée, une résidente de Saint-Constant, me dit qu’elle ressent « une rage intérieure face à l’islam ».

Elle pointe une femme qu’elle décrit comme portant une burqa et déclare : « Ça, ça m’écœure ».

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Quand je lui demande ce que cette expo impose à qui que ce soit, elle me répond que ce qui la dérange, c’est leur présence, tout simplement. Très spontanément, elle se dit même ouvertement islamophobe. « On est fait à l’os », conclut-elle.

Au fil de mes échanges, j’invite plusieurs manifestants à traverser les barrières et à venir manger avec moi à l’Expo. Je repars bredouille. Personne ne se laisse tenter.

Ça, malgré tout

Avant de quitter, je retrouve Emmanuelle Beauchamp, l’organisatrice de la contre-manifestation et autrice de l’article L’Expo halal de Sainte-Catherine ou l’islamisation graduelle du Québec, publié par le média de droite Libre Média. Pour elle, l’Expo est une conséquence directe de « l’immigration de masse islamique » et le halal fait partie d’une doctrine à laquelle elle s’oppose.

Capture d’écran tirée de Facebook
Capture d’écran tirée de Facebook
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Je lui demande alors pourquoi, si l’enjeu est le halal, les consignes diffusées aux manifestants leur demandent de filmer les moments de prière. Elle répond du tac au tac que les prières dans l’espace public constituent, selon elle, « un témoignage de force, de contrôle de l’espace public » et « un geste de provocation ». Plus tard, elle résume elle-même sa position :

« Présentement, moi, je me concentre sur l’islam, parce que c’est la doctrine en elle-même que je suis contre ».

Puis, j’interroge le sergent Payeur, du Service de police de Roussillon, au sujet du nombre d’agents présents. Je lui expose les deux versions que j’ai entendues, soit la coordination normale d’un événement d’un côté, et les inquiétudes concernant l’amplitude de la contre-manifestation. Les policiers, me répond-il en substance, sont là pour s’assurer que l’événement se déroule bien.

Et en ce moment, tout se passe bien.

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Transparence de consommatrice : je suis repartie avec deux foulards, du ghassoul, une petite bouteille d’huile d’argan et les restes de mes plats. De l’autre côté des barrières, les drapeaux du Québec, les cloches et les manifestants continuent de se faire aller.

Sur Facebook, la publication qui a mené à tout ce vacarme posait une question : comment empêcher « ça » ?

Or, « ça » a eu lieu. Peu importe les cloches et les drapeaux.

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