Lettre ouverte au gars qui veut relancer Pif Gadget

Cher Patrick le Hyaric,

L’autre soir, j’ai couché avec une socialiste.

Enfin, je pense qu’elle était socialiste : au lit, elle ne prenait aucune initiative.

Entendons-nous bien, je ne suis pas vraiment de Droite non plus. C’est vrai, la Droite, en France, c’est Nicolas Sarkozy ou Jean-François Copé. Des espèces de trucs pas très propres qui passent leur temps à revenir. Un peu comme l’herpès, quoi.

Non, je dirais que comme beaucoup de jeunes (si, je suis jeune, et je vous emmerde) Français, je suis fluctuant. Disons que je suis de Groite.

Alors que je prenais un trop long petit-déjeuner avec ma conquête de la veille (elle hésitait entre beurre ou margarine, confiture ou miel, œufs brouillés, pancakes ou gigot d’agneau – également de la veille) j’allumai France Info (la radio qui passe son temps à donner les cours de la bourse aux pauvres) et tombai sur une interview de vous, Patrick Le Hyaric.

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, Patrick, je précise que vous êtes le Directeur de « L’Humanité », le journal du Parti Communiste Français. L’Humanité est la preuve qu’un journal peut être résilient : il a survécu à deux guerres mondiales, au Stalinisme, mais surtout à la fonte considérable de son lectorat après les révélations des divers crimes commis par l’URSS.

Or, dans votre interview, entre deux piques bien compréhensibles contre les socialistes, vous avez mentionné innocemment que vous alliez relancer « Pif Gadget ». C’est sûr que c’est plus simple que de relancer l’économie française.

Ah, « Pif Gadget »… Pour les plus jeunes des lecteurs de ce site, surtout au Québec, cela ne dit sans doute rien.

A la différence de l’Humanité (ou du Figaro), Pif Gadget était un journal très rigolo, pour la bonne raison qu’il s’agissait d’un magazine BD pour enfants. Au début des années ‘80, il concurrençait les autres magazines francophones, comme SpirouTintin et Le Journal de Mickey.

Pif le chien et son copain Hercule le chat, anthropomorphiques, vivaient en coloc’ et menaient des enquêtes policières loufoques. Ils avaient peu de respect pour l’autorité, symbolisée par le Commissaire Maigrelet et l’Agent Beudebois, le capitalisme à chapeau haut de forme incarné par l’infâme Krapulax et son chauffeur de maître Gnôm, et leurs aventures exaltaient des choses horribles comme l’égalité entre les sexes, l’amitié entre les peuples, et un joyeux sens du foutoir.

Il faut dire que le créateur de Pif, Arnal, était un catalan vétéran Républicain de la Guerre d’Espagne, passé par les camps nazis. Autant dire qu’il avait un peu envie de se marrer.

Et puis, dans Pif, il y avait… Le gadget : dirigeable gonflable, robot à piles, poissons préhistoriques qui revenaient à la vie, véritable sapin à planter, pois sauteurs du Mexique… Sans oublier mon gadget préféré de tous les temps : le lance-spaghettis. Crus. Ca faisait hyper mal.

C’était bien un truc de cocos.

Pif Gadget publiait aussi les histoires de nombreux héros : Gai-Luron, Leo, Pifou, Rahan, Docteur Justice, Dicentim le Franc, Placid et Muzo… Toutes n’étaient pas des chefs d’œuvre, loin de là. Elles étaient même souvent un peu nulles à chier, en fait. Les aventures de Pif et Hercule étaient les mieux. Elles étaient d’ailleurs souvent dessinées et scénarisées par des auteurs italiens, ceux-là même qui oeuvraient en parallèle pour… Le Journal de Mickey. Des agents doubles, quoi. La Guerre Froide, quel bordel !

Je vous raconte tout ça parce que quand j’étais petit, ma mère me lisait Pif Gadget au lieu des Contes de Perrault ou des Albums du Père Castor. Je ne sais pas très bien pourquoi, si c’est elle qui m’en avait acheté un exemplaire, ou si c’est moi qui avait dit « a veux ça! » un beau jour en entrant dans une librairie.

Évidemment, Pif Gadget véhiculait sournoisement l’agenda du Parti Communiste Français. Mais cet agenda (cf supra) se transformant en un anarchisme sympathique (pas du tout dans la ligne du Parti), respectueux des lois (vous avez compris, les enfants?) et défendant des valeurs universelles, aucun parent ne pouvait décemment lui reprocher quoi que ce soit. Sauf peut-être ceux d’Eric Zemmour.

Le résultat, c’est que même si j’ai fait des études sérieuses, je suis devenu une espèce de clown qui passe son temps à écrire des bêtises, voire à les proférer sur scène. Et que je me méfie toujours de l’autorité, qu’elle soit civile ou religieuse. Autant dire que vous et votre sale bande de Rouges avez bien réussi votre coup, Patrick.

Malheureusement, en 1991, avec la chute de l’URSS, les financements se sont taris et le PCF, exsangue, a laissé couler Pif Gadget.

Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents comme les miens, qui ne sont pas, loin de là, communistes.

Tout le monde n’a pas eu la chance de connaître Pif Gadget.

Je pensais à tout cela alors que je laissai ma conquête du soir partir vers son super boulot de chef-de-projet-marketing-responsable-des-opérations-évènementielles-dans-une-multinationale-consumer friendly…

Et puis j’écoutai le journal de 9h et sa litanie de massacres jihadistes, de bombardements aveugles, d’usines qui ferment et de gouvernements qui plient.

Alors, Monsieur Le Hyaric, au nom de mon long compagnonnage involontaire avec votre Parti, s’il-vous-plaît : relancez Pif Gadget.

Et surtout, ressortez le lance-spaghetti.

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