Lettre ouverte à Éric Duhaime à propos des subventions aux artistes

L'auteur-compositeur-interprète Antoine Corriveau essaie d'expliquer la réalité des artistes à Éric Duhaime.

Hier, URBANIA est tombé sur un statut « montée de lait » de l’auteur-compositeur et interprète Antoine Corriveau, en réaction à une déclaration d’Éric Duhaime à propos des mautadines d’artistes qui se rempliraient les poches de subventions. Antoine a pris le temps d’expliquer à Duhaime, avec beaucoup de clarté, d’éloquence et de patience (et Dieu sait qu’il en faut!), le pourquoi du comment des subventions, tout en l’invitant à cesser de désinformer son public.

Antoine a accepté qu’URBANIA publie son billet, question de l’aider à faire en sorte que le message se rende, et question de démystifier de façon générale quelques préjugés et idées reçues à propos de la façon dont les musiciens sont subventionnés.

Chaque année, y’a ce papier qui sort, et chaque année, y’a un adepte du raccourci intellectuel qui le partage pour se crinquer en choeur avec ses abonnés contre « les artistes subventionnés ». Cette année c’est Eric Duhaime.

Alors allo Éric Duhaime,

J’ai eu envie de t’écrire un petit quelque chose pour déboulonner 2-3 mythes.

Musicaction tout d’abord.

Musicaction est un programme de financement qui rembourse 50% des dépenses de production. Ce que ça veut dire, c’est que si Diane Dufresne reçoit 45 396$, c’est parce que le budget total de sa production c’est 90 792$. Ce que ça veut dire, c’est qu’elle investit de sa poche au minimum un autre 45 396$ pour que sa production se réalise. Cet argent-là, elle n’est allée le chercher nulle part dans tes poches. Elle est allée le chercher dans les siennes.

De quelle façon cet argent est administré?

Lorsqu’un producteur ou un artiste auto-producteur fait une demande à Musicaction, il fournit un budget de production et lorsqu’il parachève sa demande pour obtenir l’intégralité du montant, il doit démontrer que chaque paiement a bel et bien été effectué.

Ces paiements, ils vont où?

Penses-tu sincèrement que ces paiements vont dans les poches des artistes? Si tu prends un petit 5 minutes et te poses la question sans être de mauvaise foi, penses-tu vraiment que les programmes de subventions sont ainsi faits? Qu’il suffit de demander 45 396$ pour se mettre 45 396$ dans les poches, payer son hypothèque, s’acheter une voiture, manger un bon petit filet mignon ou se prendre des REER?

Cet argent c’est des salaires, pour des musiciens, pour des techniciens, c’est des frais pour louer un studio d’enregistrement (sais-tu combien coûte la location d’un studio d’enregistrement par jour? Par semaine? Pour 3 semaines? Sais-tu combien de temps ça prend enregistrer un album?). C’est le salaire des photographes, des designers graphique, des stylistes qui travaillent sur la pochette d’un disque. C’est le prix de location d’une bonne paire de micros et de 12 chaises pour la section de cordes que tu entends, un peu à droite dans tes écouteurs quand tu écoutes la chanson. C’est le salaire d’un réalisateur ou d’une réalisatrice qui prend le projet sur ses épaules et le porte à bout de bras parfois pendant des mois. Cet argent crée des emplois.

Oui Diane Dufresne reçoit un gros montant. Un plus gros montant que Keith Kouna ou que Les Hay Babies. Mais sais-tu quoi? Ça fait probablement juste en sorte que pour les gens qui travaillent sur son projet, les salaires sont un peu plus décents et font un peu plus de sens. Ça se peut bien qu’il y ait du monde sur la prod de Keith ou des Hay Babies qui ont été payés « juste correct ». Je le souligne, parce que je sais que ça se peut, parce que des fois, c’est ça qui est arrivé sur ma prod d’album à moi.

Pis sais-tu pourquoi c’est le fun que ce programme de subventions là existe? Parce qu’autrement, pour réussir à faire une prod d’album qui se peut, ce serait difficile. Pis c’est quand même le fun de faire une bonne production, sais-tu pourquoi? Parce que pour les gens qui vont écouter les disques, c’est le fun que ce soit bien enregistré. C’est le fun que les musiciens aient le temps en studio de bien jouer les chansons, pis que le preneur de son soit qualifié pour le faire, pis que le studio dans lequel t’enregistres c’est pas une chambre à coucher qui sonne comme de la schnoutte.

Tu le sais pas tout le temps quand t’es en train d’écouter un disque. Tu sais pas vraiment c’est quoi, enregistrer un disque. Tu te dis peut-être que c’est facile, que c’est pas si long. T’as peut-être un petit cousin qui s’enregistre dans sa chambre pis tu te dis que ça a pas l’air trop compliqué. On peut pas te blâmer, tu connais pas ça ce domaine-là. C’est normal que tu te trompes. Tu sais pas de quoi tu parles, pis sans vouloir te manquer de respect, on dirait que tu t’es pas renseigné tant que ça.

Alors dis moi, Éric Duhaime, est-ce qu’on peut regarder les choses en face une fois pour toute et ne pas entretenir ce discours qui nivelle par le bas, ce discours qui ne va pas au fond des choses, ce discours qui lance des chiffres sans explications, en prenant les gens pour des cons sans leur donner toute l’information réelle et nécessaire pour qu’ils se forgent une opinion? Est-ce qu’on peut arrêter d’entretenir la haine, d’agiter les foules en ne racontant que la portion sensationnaliste d’une information, en se gardant bien de se renseigner réellement sur le sujet, en lançant un pavé dans la mare pour garder bien en place des idées arrêtées, qui ne donnent pas la pleine mesure de la réalité et qui gardent les gens dans la méfiance?

Il y a beaucoup de choses horribles qui se passent dans notre monde. Je peux te garantir que les subventions accordées aux artistes ne sont pas l’une d’entre elles.

Éric Duhaime, je te souhaite de découvrir ce qu’il y a, un peu plus loin que 3 pouces devant ton nez. Des fois ça fait du bien.

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