Catherine Potvin

Lettre à l’ami qui m’a agressée sexuellement il y a dix ans

Je ne pense pas souvent à toi. Mais la lecture d’une lettre publiée la semaine passée sur Urbania par une victime d’agression sexuelle m’a poussée à t’écrire, parce que ça m’a rappelé que décidément, le viol, ça prend toutes sortes de formes.

Mon histoire est tellement banale. Mon histoire de vie, d’abord, celle d’une petite fille riche, qui a grandi dans une grosse maison de banlieue, avec des parents aimants qui lui ont toujours donné ce qu’il y avait de mieux. Et mon histoire de viol, ensuite, celle d’une soirée un peu arrosée avec un ami issu du même milieu que moi, qui a décidé qu’il voulait plus que ce que moi, j’étais disposée à lui offrir. Et qui l’a pris.

Ce soir-là

C’était la fête de ma petite sœur, sweet sixteen, elle organisait un party de sous-sol avec ses amis. Moi, à dix-huit ans, j’avais déjà quitté le nid familial et j’y revenais rarement, peu encline à quitter le rythme trépidant de Montréal pour cette suburban boredom que j’avais mis tant d’énergie à fuir.

Ma mère était venue me cueillir au métro Longueuil et  pour une fois, j’étais contente d’être là. C’était l’été, il faisait beau. En voiture, nous sommes passées devant chez tes parents et ça m’a fait réaliser que je m’ennuyais de toi, ça faisait trop longtemps. À peine quelques minutes après mon arrivée à la maison, coïncidence, le téléphone a sonné, c’était toi. Tu ne pouvais pas savoir que j’allais être là, pourtant. Sans hésiter, j’ai levé le nez sur le petit party de ma sœur pour prendre un verre avec un bon ami.

Tu es arrivé chez moi, tu avais apporté du vin, beaucoup de vin. On s’est installés sur la terrasse et on a commencé à boire, à discuter. Je ne me rappelle plus vraiment de ce que qu’on s’est dit, seulement que tu buvais vite. Tu m’as raconté tes voyages, tu m’as parlé de ta musique. Je te trouvais changé, c’était bizarre. Il y avait une violence en toi que je n’avais jamais vue.

Ado, tu étais un petit crisse qui faisais son lot de niaiseries, tu étais clairement pas une bonne influence au sens parental du terme, mais dans le fond, tu étais pas un mauvais gars. Ce soir-là, c’était tout le contraire. Tu étais devenu un genre de hippie, mais je percevais confusément une dureté et une amertume sous ton masque de douceur. Peut-être aussi que j’ai imaginé ça plus tard, pour donner un sens à ce qui allait se passer ensuite.

La deuxième bouteille de vin était largement entamée quand tu as essayé de m’embrasser. Je t’ai repoussé. Tu as essayé encore, j’ai tourné la tête, puis tout s’est passé très vite, du moins il me semble. Tu m’as maintenue en place de toute ta force, tu as relevé ma robe, tu as fait ce que tu avais à faire.

À quelques mètres de là au sous-sol, ma sœur et ses amis faisaient la fête. Mes parents devaient dormir depuis longtemps. Je ne me suis pas débattue. Je n’ai pas crié. J’avais honte. Je ne voulais pas que ma sœur ou ma mère puissent me voir comme ça.  J’ai tourné la tête et j’ai pleuré en silence, en serrant les dents. Tu as terminé, tu as vu mes larmes et ce n’est qu’à ce moment-là, je crois, que tu as compris ce que tu venais de faire. Tu as voulu t’expliquer. Je t’ai dit de partir. Dans les jours suivants, j’ai ignoré tous tes appels. Puis, tu as cessé d’appeler.

J’aimerais bien pouvoir dire que tu m’as volé mon innocence, mais ce serait faux, il y avait bien longtemps que je n’étais plus innocente.

Je voudrais pouvoir t’accuser de la rechute d’anorexie qui m’a frappée dans les mois qui ont suivi ton agression, mais qui dit que je n’aurais pas rechuté même sans toi? Je pourrais tenter de te faire porter le blâme pour toute la drogue que j’ai prise, toutes les larmes que j’ai versées, toute l’angoisse qui m’a habitée, toute la haine que j’ai eue de mon corps, et toutes les fois où, fermant les yeux, je me suis vue morte. Mais je ne t’accuserai de rien de tout ça.

La chose que je ne te pardonnerai jamais, toutefois, c’est de m’avoir volé mes souvenirs. Tous les moments de notre adolescence, les joints qu’on a fumés, les paquets de cigarettes pour lesquels on attendait de longues minutes devant le dépanneur qu’un passant veuille bien nous les «sortir», les soirées dans ton sous-sol à regarder Télétoon, à écouter de la musique, à chiller. Tout ça, et toutes les autres choses qui me faisaient sourire et qui du jour au lendemain sont devenues laides. Tu m’as arraché mon droit de regarder en arrière. Ma vie était déjà ailleurs, je commençais l’université, ça n’a pas été trop difficile de rompre le contact avec les quelques amis d’enfance que je voyais encore. Quelques mois plus tard mes parents et ma sœur déménageaient. Je n’avais désormais plus aucune raison de remettre les pieds dans la petite ville où j’avais grandi, et dont chaque recoin criait ton nom.

Les années ont passé. Il y en a eu des difficiles, il y en a eu des belles, pareil comme tout le monde. J’ai rencontré des gens, j’ai appris, j’ai voyagé, j’ai accompli des choses dont je suis fière, j’ai fait des petites erreurs et des grosses conneries, bref, je suis devenue une femme. Le souvenir de toi a fini par devenir moins brûlant, pour finalement s’estomper presque complètement. Mais encore aujourd’hui, il ressurgit parfois, au moment où je m’y attends le moins, quand j’hallucine ton visage au détour d’une ruelle, quand je croise ton double dans le métro. Et dans ces moments, encore aujourd’hui, je blêmis, je tremble et mon cœur se met à battre trop vite.

À ce jour, je ne sais pas si tu sais que tu m’as violée. Quand on pense à un viol, on imagine l’horreur, la violence, la préméditation, un étranger dans un cul de sac, un couteau sous la gorge, des cris, des sévices, des menaces, des insultes. On oublie qu’un viol, ça peut être tout simple. On oublie que la majorité des victimes connaissent leur agresseur, qu’elles lui font confiance et que la trahison est parfois plus douloureuse que la violence physique de l’acte. On oublie que de nombreuses femmes qui subissent une agression sexuelle sont incapables de l’identifier comme telle tant il y a de zones grises. C’est facile d’avoir honte, de rationaliser, de minimiser, de penser qu’on l’a cherché et même parfois de pardonner, mais au bout du compte, il faut essayer de se souvenir qu’un viol, même gris, ça reste un viol.

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