Lettre à Francine Pelletier : les femmes trans méritent le même respect – et la même rigueur journalistique – que les autres

Réponse à la chronique de Francine Pelletier du 11 décembre dernier dans le Devoir.

Mercredi midi, le Devoir partageait sur sa page Facebook un article d’opinion écrit par Francine Pelletier. Au-dessus de la photo de son visage, la question suivante : « Une femme trans devrait-elle être vue comme toute autre femme? » En tant que femme trans qui utilise régulièrement les médias sociaux, j’ai eu un mauvais pressentiment.

J’ai quand même ouvert l’article. On ne sait jamais. Je ne suis pas une experte dans le travail de Francine Pelletier. Les femmes transgenres et les femmes cisgenres (celles qu’on a assigné « femme » dès la naissance) vivent, dans certains cas, des enjeux différents, c’est bien vrai. Explorer ces différences et voir comment les femmes cis peuvent aider les femmes trans et vice versa, ça aurait fait un texte vraiment pertinent. L’une des premières choses que j’avais apprise sur le féminisme, c’est qu’il doit être là pour toutes les femmes. Peu importe leurs origines, leur couleur de peau, leur religion, leur handicap, leur âge, leur orientation sexuelle, leur corps.

TERF 101

Mais non. Pas pour Francine Pelletier. Au lieu de donner la parole aux personnes transgenres dans son texte, elle cite la « féministe canadienne » Meghan Murphy. Cette dernière est l’exemple parfait d’un mouvement toxique, qu’on appelle TERF (« trans-exclusionary radical feminist », ou en français, des féministes radicales qui excluent les trans). Depuis plusieurs années, elle se bat bec et ongles contre les droits des personnes trans, et refuse de considérer les femmes trans comme des femmes. En 2016, elle a été remerciée de ses fonctions chez le média de gauche rabble.ca pour ce que son rédacteur a qualifié de « commentaires transphobes ».

Mme Pelletier parle aussi du Rape Relief and Women Shelter de Vancouver, un centre d’aide aux victimes de viol. Il s’agit du seul centre à ne pas offrir de l’aide aux femmes trans en Colombie-Britannique.

Mme Pelletier parle aussi du Rape Relief and Women Shelter de Vancouver, un centre d’aide aux victimes de viol. Il s’agit du seul centre à ne pas offrir de l’aide aux femmes trans en Colombie-Britannique. Il a perdu son financement public au printemps dernier, un an après avoir reçu un avertissement comme quoi les mesures du centre étaient discriminatoires. La ville de Vancouver indique toutefois que le financement pourra revenir lorsque le centre cessera sa discrimination.

Pour Francine Pelletier, c’est une attaque aux femmes les plus vulnérables, comme si les femmes trans victimes de viol ne l’étaient pas. Selon une étude américaine de 2015, 47% des répondants trans ont été victimes de violences sexuelles dans leur vie. De plus, 17% des répondants ayant fréquenté au moins un refuge pour itinérant indique y avoir été agressé sexuellement.

Le fameux « lobby »

Vient ensuite, dans son texte, le grand épouvantail du « lobby trans ». Elle écrit ceci : « Celui-ci s’oppose, parfois férocement (je m’attends moi-même à recevoir quelques briques), au lobby féministe qui veut à tout prix conserver la différence homme-femme et trouve insensé qu’on n’ait pas davantage réfléchi avant d’ouvrir la porte bien grande au phénomène trans. »

Si elle a mis de nombreuses sources pour ses déclarations précédentes, où sont celles qui lui font avancer ce sentiment? Où est ce lobby trans antiféministe? Est-ce que c’est mutuellement exclusif, être trans ou être féministe? Francine Pelletier parle des femmes vulnérables. Est-ce qu’elle est au courant du nombre de femmes trans, principalement des femmes de couleur, qui se font assassiner chaque année? A-t-elle lu le texte, publié par le Devoir, dont le titre est littéralement « Les jeunes trans surreprésentés chez les itinérants de la métropole »?

Quelle censure?

Il n’y a pas si longtemps, le Journal de Montréal et le Journal de Québec ont publié une chronique de Denise Bombardier, qui s’indignait que l’Office québécois de la langue française puisse ne serait-ce que mentionner l’existence d’un langage non-binaire.  Elle y accusait le « lobby LGBTQ+ » d’avoir été « kidnappé » par les personnes trans des mains des lesbiennes et des gays.

Il n’y a pas si longtemps, le Journal de Montréal et le Journal de Québec ont publié une chronique de Denise Bombardier, qui s’indignait que l’Office québécois de la langue française puisse ne serait-ce que mentionner l’existence d’un langage non-binaire. 

Résultat : la page sur le site de l’Office qui concerne les personnes non-binaires est passée au tordeur. On y a enlevé toute référence aux pronoms et aux accords créés pour ce groupe. Un tour sur la Wayback Machine, qui permet de retrouver des copies archivées de pages web, et on peut consulter l’ancienne version beaucoup plus complète. Dans cette ancienne version, l’Office rappelle que les formules épicènes sont préférées, mais présente quand même les différentes options proposées à titre indicatif.

On a donc effacé de l’information grandement utile et importante pour un groupe marginalisé, à une époque où nos chroniqueurs et chroniqueuses de droite (blancs et cisgenres, vous remarquerez) crient à la censure à chaque occasion.

Tout ça pour quoi?

Quel est le but véritable du texte de Francine Pelletier alors? « Il est temps de trouver un compromis qui protège [les femmes, de toute évidence cisgenres] tout en permettant aux personnes trans de vivre en paix. » Sauf que voilà, qu’est-ce que ça veut dire pour elle, vivre en paix? Vivre caché.e de tout regard? Ne pas faire de vagues? S’effacer? Laisser des chroniqueuses d’une autre époque remettre en question leur identité et leur être à chaque détour? La transidentité n’est pas une lubie de la nouvelle génération. Ce n’est pas quelque chose qui est apparu par magie il y a dix ans. C’est simplement que, pour une fois, en Occident, le sujet n’est plus aussi tabou qu’il ne l’était avant. Même que les scientifiques commencent enfin à comprendre que la notion de genre et de sexe, ce n’est pas aussi simple qu’on ne le pensait.

Le genre de texte que Francine Pelletier a pondu n’accomplit rien d’autre qu’inspirer de la méfiance envers un groupe déjà amplement marginalisé. C’est une chose d’écrire un texte mal informé sur la migration des merles ou sur l’art déco. C’en est une autre de s’attaquer à pieds joints sur des êtres humains qui doivent se battre pour exister.

Tout ça, alors qu’il reste encore d’innombrables luttes féministes à mener. Et vous savez quoi? Ce sont toutes des luttes pour lesquelles la communauté trans est prête à se battre. S’il existe un ennemi, ce n’est pas nous.

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