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En fin de semaine, j’ai regardé Hackers. Ça m’a rappelé de bons souvenirs. Crash Override, Acid Burn, la romance entre Angelina Jolie et Jonny Lee Miller, le vieux hacker gothique qui se promène en longboard et qui se fait appeler “The Plague”, et Matthew Lillard avec des cornrows qui crie “Information wants to be free!” Pis des rollerblades. Beaucoup, beaucoup de rollerblades.
La réalité est moins drôle, et pas juste parce que les roues sont moins alignées.
En 2012, Bradley Manning (devenu depuis Chelsea Manning) a leaké des dizaines de milliers de documents secrets du gouvernement américain à Wikileaks concernant la politique étrangère et, surtout, la guerre en Afghanistan et en Irak. Cette année, Edward Snowden a fourni au journal The Guardian une tonne de documents qui décrivent comment la NSA, agence de sécurité nationale américaine, ratisse toutes les télécommunications, qu’elles soient téléphoniques, par cellulaire ou par internet, qui transitent par les États-Unis.
Plus près de nous, une fonctionnaire de Vancouver, Sylvie Therrien, a laissé couler aux médias des informations mettant le gouvernement Harper dans l’embarras. Il y a aussi la source inconnue qui a prévenu les journalistes que la SQ avait autosaboté son enquête sur les dirigeants de la FTQ.
Depuis le Watergate, le journalisme, et surtout le journalisme d’enquête, s’abreuve auprès de sources anonymes, venant plus souvent qu’autrement dénoncer par elles-mêmes les abus des gens au pouvoir, abus dont elles sont témoins privilégiés parce qu’oeuvrant à l’intérieur même du système. Une presse libre et la circulation de l’information sont d’ailleurs quelques-uns des marqueurs les plus fiables d’une démocratie fonctionnelle.
Deep Throat, en contactant les journalistes du Washington Post, a réussi à mettre Richard Nixon à genoux au point où il deviendra le premier président américain à démissionner de son poste suite au scandale du Watergate. Quarante ans après cet événement journalistique majeur, force est de constater que la situation s’est tristement aggravée.
Les forces policières ont ouvert une enquête pour trouver qui a fourni les informations embarrassantes au Journal de Montréal. Sylvie Therrien a perdu son emploi suite à la dénonciation des mensonges et pratiques douteuses du gouvernement fédéral. Edward Snowden, accusé de trahison pour avoir dévoilé au grand jour des preuves de l’espionnage massif et insoupçonné de pratiquement tous les citoyens du monde par le gouvernement américain, s’est vu forcé de se réfugier en Russie après quelques semaines en rade dans l’aéroport de Hong Kong. Manning, elle, est en prison pour trente-cinq ans.
Aaron Swartz, un des plus grands cerveaux informatiques du 21e siècle (ayant participé entre autres à la création du format RSS à 14 ans, de la license Creative Commons ainsi que du site Reddit, rien que ça) s’est enlevé la vie plus tôt cette année, conséquence directe du harcèlement que lui ont fait subir les procureurs du gouvernement américain. Il avait 26 ans. Son crime: il s’était rendu sur le campus de Harvard, où il avait été engagé pour faire de la recherche, et avait lancé un programme qui téléchargeait en vrac des millions de documents du site JSTOR, un des sites les plus utilisés pour l’archivage d’articles de journaux scientifiques. Aucun autre crime n’a été commis que celui de télécharger beaucoup d’articles auxquels il avait, légalement, accès. Le but était évidemment de les rendre publics par la suite, mais il n’a pas eu le temps de se rendre là. Arrêté par les services secrets, il a été accusé de treize infractions au code criminel. Menacé de 35 ans de prison et de la saisie de tous ses biens, il a été ciblé pour “envoyer un message” : les procureurs fédéraux voulaient en faire un exemple de la virulence avec laquelle les institutions américaines allaient combattre les méchants hackers, qui osent s’approprier la recherche scientifique (généralement déjà subventionnée par l’État) pour en faire profiter la masse.
Nous ne sommes pas à l’abri.
Un des documents coulés par Snowden et rendus publics hier par la CBC décrit comment le CTSC (Centre de la sécurité des télécommunications Canada) collabore activement avec la NSA. Espionnage international, certes, mais espionnage domestique aussi, très certainement.
On apprenait aussi hier matin que la NSA et les services secrets britanniques travaillaient main dans la main en infiltrant des jeux comme World of Warcraft et Second Life. Un excellent article de The Atlantic décrit comment les entreprises utilisent maintenant des logiciels de tracking pour automatiser leurs décisions de ressources humaines. Mother Jones consacre aussi son numéro du mois au scandale de la NSA et au big data.
Personne ne sera étonné de voir que dans toutes ces histoires, un point commun émerge: depuis qu’ils ont compris l’importance stratégique (et souvent militaire) de l’information, les gens au pouvoir tentent de collectionner le plus de données possible sur le plus de gens possible, par tous les moyens possibles.
Inversement, dès lors qu’un citoyen dévoile quelque chose qui n’aurait pas dû se retrouver en public, même lorsque ça ne pose aucun danger concret, il devient une cible prioritaire pour les autorités et tous les moyens sont bons pour les discréditer, les punir ou même rendre leur vie si insoutenable qu’ils en viennent à se pendre.
Information wants to be free, ce n’était pas que la tagline du film Hackers. C’est une mentalité, partagée par une communauté de gens qui croient que les gouvernements, banques, services de police, universités et autres institutions ne devraient pas être en mesure de cacher des choses importantes aux citoyens. L’accessibilité du savoir, ce n’est pas que des frais de scolarité sous la barre des 10 000$ par année; c’est aussi d’avoir les moyens de connaître, de savoir, d’analyser, de comprendre et de publier. Quand le gouvernement espionne ses citoyens, il consolide sa position de pouvoir. Révéler ces abus au grand jour reste, pour un citoyen, la meilleure manière de répliquer et d’amener un peu d’équilibre dans l’équation.
Que nos gouvernements veuillent à tout prix faire taire ceux qui les placent dans l’embarras en révélant leurs torts est indigne de pays qui se disent libres. Si les journalistes ne peuvent plus faire leur travail, si les citoyens ne peuvent plus se lever lorsque témoins d’actes illégaux ou immoraux de la part de leur gouvernement, c’est qu’il est temps de s’inquiéter. Et surtout de s’informer.
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