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Les yeux de Jean-Luc Mongrain
La première chose qui vient à l’esprit lorsqu’on parle de Jean-Luc Mongrain, ce sont ses yeux. Vous pouvez vous mentir en prétendant que c’était son charisme, sa fougue, sa répartie ou la justesse de ses analyses, mais vous ne me mentirez pas à moi.
Avant tout ça, il y avait ses yeux.
Les yeux de Jean-Luc Mongrain étaient sa marque de commerce. Ils étaient grands, globuleux, presque sortis de leurs orbites, et dégageaient une intensité plus grande que nature. À l’époque de Mongrain de sel, où il régnait sur les ondes du Québec, il semblait constamment bouillir sous sa moustache.
Lorsqu’il regardait la caméra dans le blanc des yeux sans jamais cligner des siens, on avait l’impression qu’il sondait les tréfonds de notre âme pour savoir si on l’écoutait vraiment.
Quand j’étais petit et que j’avais le malheur de faire les gros yeux, ma mère me disait invariablement : « Toi, là, Jean-Luc Mongrain, écrase ! ». Si c’est pour ça qu’on se souvient de lui, c’était aussi la porte d’entrée vers l’univers d’une personnalité publique aussi divertissante que pertinente. Un journaliste et animateur pour qui le coup de gueule était un art et non une commodité. On ne le remplacera pas.
Woke avant son temps ?
Un plaisir coupable qui demeure d’actualité, c’est de regarder de vieux extraits de pétage de coche de Jean-Luc Mongrain sur YouTube. L’énergie, la candeur et, surtout, l’éloquence de ses envolées avaient quelque chose d’infectieux. Mongrain, s’est bâti une carrière en étant cette personne qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas, et il en a fait un badge d’honneur. Je m’explique.
Jean-Luc Mongrain avait le sens du spectacle, c’est vrai. Sa pugnacité et sa capacité à marcher en studio sans renverser son café faisaient de la bonne télé, mais jamais au détriment du contenu. Jean-Luc Mongrain ne disait pas de niaiseries juste pour provoquer une réaction. Pour lui, c’est le débat qui importait, peu importe s’il était en mode éditorial ou en ligne ouverte avec un badaud. On se rappelle tous son envolée à la défense des immigrants, sans doute l’une de ses plus célèbres.
Mongrain ne se serait sans doute pas qualifié de woke, mais son engagement envers la justice sociale, l’égalité et le vivre-ensemble le plaçait bien en avance sur son temps. C’était le baby boomer à qui on n’aurait jamais dit : « OK, boomer », parce qu’il s’intéressait sincèrement aux autres et prenait même la responsabilité de les défendre à son émission. Jean-Luc Mongrain se donnait en spectacle, mais il le faisait au service de la population. Le sujet avait toujours préséance sur les blagues faciles et les moments de catharsis.
Si on doit se souvenir de lui pour une chose, c’est qu’on a le droit de crier, de taper du pied et de faire un show, à condition de le faire pour les bonnes raisons. Être divertissant et enrichissant ne sont pas des qualités mutuellement exclusives.
L’art oratoire et tout le reste
Le passage de Jean-Luc Mongrain à LCN en 2009 nous aura démontré que sa maîtrise de l’art oratoire pouvait s’appliquer à n’importe quel sujet.
Il pouvait transformer des problèmes ordinaires, comme le magasinage de fournitures scolaires et la mode « emo », en monologue digne d’une pièce de théâtre.
Mongrain ramenait les grands enjeux de société sur le plancher des vaches, tout en élevant les préoccupations du vrai monde avec qui il est demeuré en contact tout au long de sa carrière. L’absurdité de la facture scolaire n’aura jamais eu pareil moment dans la culture populaire après l’épisode des 17 duo-tangs et des pétoufles. Comme quoi ça ne prend pas toujours un épisode de La facture pour aller au fond des choses.
On pouvait ne pas être d’accord avec lui (quoique Mongrain n’a jamais prétendu avoir la science infuse), mais quand il parlait, on l’écoutait et le respect qu’on lui portait ne variait pas selon l’allégeance politique ou l’humeur. Si on était d’accord, on buvait ses paroles. Si on ne l’était pas, les lèvres nous brûlaient avec l’envie de lui répondre.
Les yeux de Jean-Luc Mongrain s’étaient adoucis avec l’âge. Cette envie dévorante de se faire entendre lui avait passé parce qu’il avait déjà été entendu et que grâce à la technologie, il pourra continuer de l’être. Dans le buffet ouvert des contenus en ligne, ses coups de gueule lui survivront. Dans un écosystème où tout le monde se permet tout pour aller chercher des clics, on doit se souvenir de lui comme d’un homme de télé avec un flair pour le spectacle, mais qui n’a jamais sacrifié son intégrité pour autant.
Bon vent, M. Mongrain ! Merci !
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