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Les Pays d’en haut : la série la plus « badass » de la télé québécoise

Un véritable western féministe.

Quand la quatrième saison des Pays d’en haut a commencé il y a presque un mois, j’étais impatient de voir ce qui adviendrait de la série suite au départ du réalisateur Sylvain Archambault à la barre de l’émission. En trois ans d’écoute, je m’étais beaucoup attaché à la série et ça m’aurait brisé le cœur que le rythme se perde et que les belles histoires ne soient plus les mêmes. 

Un des arguments qui va toujours me servir pour décrire Les pays d’en haut aux gens qui pensent que c’est vieux jeu comme série est de la comparer avec la série Deadwood, télésérie culte produite par HBO entre 2004 et 2006.

Sans contredit Les pays d’en haut sont notre Deadwood et à l’instar du traitement proposé par son créateur David Milch au sujet du développement des États-Unis pendant la ruée vers l’ouest, Gilles Desjardins, le scénariste des Pays d’en haut, analyse les fondements de notre imaginaire patrimonial et les restaure délicatement à leur statut de culture admirable et vivante.

Ça prend un génie bien unique pour être capable de faire ça avec un texte que l’on considère désuet.

Bref, j’aime beaucoup la série et je n’hésite pas à crier au génie à chaque épisode. Je n’en ai pas honte. Mais rien n’aurait pu me préparer à ce qui s’en venait : ce n’était plus pareil, mais de loin pour le meilleur.

Ce qui se présente sur nos écrans, chaque lundi soir à 21 h sur les ondes de Radio-Canada est, faute de meilleure expression, l’émission la plus badass de la télé québécoise et c’est tout à leur honneur.

On va organiser une battue sur notre propre patrimoine

Un des trucs qui m’impressionne le plus dans la transformation de la série, c’est que dès le premier épisode de la saison, on constate un changement dans le ton, les acteurs semblent plus décontractés, davantage naturels. De plus, on voit des percées de lumière qui glissent sous les chaumières, elles soulignent parfaitement bien le mouvement de la poussière qui lève autant dans St-Adèle que sur le texte de Claude Henri-Grignon. Déjà que la série avait pris des allures de western crépusculaire (les images de Séraphin qui rentre dans le village sur un cheval avec une carabine, les battues pour trouver des enfants morts…) ce faisceau de lumière habilement calculé vient couper dans l’obscurantisme du texte, on y fait ressortir les beautés et complexités du terroir. C’est du joli.

Ce n’est pas une lecture misérabiliste ni moralisatrice, mais plutôt un constat sur les bases de notre société et sur la façon d’épouser nos origines, aussi problématiques soient-elles.

L’émission est en voie de devenir l’une de productions québécoises les plus progressistes du 21e siècle de par son habile portrait de la fin du 19e siècle au Québec. Les Pays d’en haut, tel que vu à travers les yeux du brillant scénariste Gilles Desjardins (sérieux, je vais construire un monument à son honneur) vient aborder des thématiques complètement modernes dans ce classique que l’on considère trop vieux pour épater. Ce n’est pas une lecture misérabiliste ni moralisatrice, mais plutôt un constat sur les bases de notre société et sur la façon d’épouser nos origines, aussi problématiques soient-elles.

Donalda : de figure du terroir à bâtisseuse du Québec

Dans les grandes révolutions de la série, nulle n’a plus se place que la transformation du personnage de Donalda qui outrepasse enfin son archétype de biche effrayée pour devenir un personnage digne et complexe. Dès le début de la saison 4, Donalda maintenant revenue aux côtés de Séraphin se met à étudier le Code civil sous les ordres de son mari. Loin de l’assujettissement habituel, Donalda deviendra une véritable érudite, lisant jusqu’aux petites heures du matin pour finalement ressortir de son apprentissage en femme d’affaires redoutable, à l’égale de son mari craint par la ville.

À mon avis, le personnage de Sarah-Jeanne Labrosse est celui le plus tiraillé entre le climat conservateur de l’époque et l’affranchissement moderne qu’on lui souhaite. L’interprétation incomparable toute en subtilité de l’actrice nous porte à croire qu’elle aspire à ce que ce soit lu de cette manière et c’est réussi.

Si on pouvait autrefois croire que le personnage de Donalda était parfait pour une carte postale du Québec villageois, elle est maintenant une image fière et forte que l’on pourrait brandir sur un drapeau en hommage aux femmes qui ont bâti le Québec. Suivre sa progression à travers les intrigues de la série reste l’une des choses les plus captivantes qu’on pourrait se souhaiter pour un lundi soir d’hiver.

« T’es pas né roux pour rien, toi »

À ses côtés, Séraphin devient un véritable mythe dès le début de la 4e saison, c’est-à-dire qu’il ne devient plus la simple incarnation du défaut de l’avarice (comme on l’a toujours lu au Cégep), mais représente quelque chose de plus gros. Honnêtement, le personnage est rendu presque cosmique. Rapidement au début de la saison, les villageois, le voyant perdre ses convictions suite au départ de Donalda, lui implorent de redevenir le Séraphin d’autre temps.

Autrement dit, le village lui confirme son appartenance. Aussi vil puisse-t-il apparaître à leurs yeux, les villageois en sont dépendants. Séraphin est enfin compris non plus simplement comme personnage central d’Un Homme et son péché, mais comme force gravitationnelle qui ordonne le récit. Il est indispensable tant au village qu’à notre imaginaire patrimonial.

Séraphin est enfin compris non plus simplement comme personnage central d’Un Homme et son péché, mais comme force gravitationnelle qui ordonne le récit. Il est indispensable tant au village qu’à notre imaginaire patrimonial.

L’interprétation sidérante de Vincent Leclerc vient appuyer cette compréhension du personnage, car il le joue avec une telle sensibilité qu’on croirait que Séraphin lui-même est arrivé à ce constat, heureux d’avoir trouvé sa place dans la l’équilibre du monde. Comme Thanos qui sourit à la fin d’Infinity War, conscient et heureux de sa place dans l’univers il trône, non sans contrariété, mais heureux d’appartenir.

On retrouve une telle grandeur dans le jeu de Leclerc que c’est le personnage historique lui-même, le grand Séraphin de l’imaginaire collectif qui s’en voit enrichi.

Un dildo dans le Nord!

Mais honnêtement, le truc qui me fait le plus plaisir actuellement est l’imbroglio qui mène à la découverte des dildos à St-Adèle. Sérieux, je ne pensais jamais me faire exposer à une intrigue d’importation de hummingbirds dans le Grand Nord, mais s’il y a quelqu’un qui peut le faire, c’est sans doute Les Pays d’en haut.

Cette histoire, malgré son apparence humoristique, est assez incroyable. Tout commence avec l’amour interdit entre la directrice du bureau de poste Donatienne et la femme du coroner Paquerette qui se désirent comme les mille feux d’une comédie musicale Bollywood depuis maintenant deux saisons. Mais lors d’un coup de théâtre qui n’a rien à envier à Marivaux lui-même, au summum d’un cunnilingus pas particulièrement discret, Angélique Marignon (belle-mère de l’exécutante du plaisir) aperçoit le débat entre les deux amantes et crie au scandale. L’innocence sexuelle d’Angélique l’empêche de reconnaître le plaisir féminin et la porte à croire que Paquerette, émettrice de jouissances considérables, doit être atteinte de syncope. Le corps médical entier de Saint-Adèle se met sur le cas de la victime, trouvant plusieurs solutions chirurgicales afin de la sauver de ce trouble nerveux. Résistant à l’intervention, le docteur Cyprien Marignon (qui ne pourrait pas porter de prénom plus d’adon pour cette intrigue) fait la découverte d’une innovation dans le domaine du traitement médical. Et malgré que la surprise soit de taille pour tout le monde dans la série, nous ne sommes pas dupes, c’est un gros vibromasseur antique qui servira rapidement à Angélique de passe-temps principal.

L’histoire de la sexualité au Québec ne date pas simplement des années soixante. Car oui, malgré qu’il y ait eu interdit de représentation de l’homosexualité et du plaisir solitaire à l’époque, ça ne veut pas nécessairement dire que ça n’existait pas.

Chevauchant une histoire de coming out et de découverte des sex toys au temps des draveurs, on est confronté à un constat que seule une série comme celle-ci peut nous faire réaliser : l’histoire de la sexualité au Québec ne date pas simplement des années soixante. Car oui, malgré qu’il y ait eu interdit de représentation de l’homosexualité et du plaisir solitaire à l’époque, ça ne veut pas nécessairement dire que ça n’existait pas. Oui, les jouets sexuels étaient bien populaires au début des 1900 et ce que Les Pays d’en haut nous démontrent n’est pas simplement un anachronisme aguicheur, mais une façon de revoir notre passé comme autre chose que rétrograde.

La présence de lesbianisme et de godemichets vient briser nos idées reçues par rapport à notre propre histoire. L’homosexualité a toujours existé, même dans les forêts Nord et le plaisir féminin a toujours été un enjeu, même pendant qu’on s’inquiétait des coyotes kidnappeurs de nouveaux-nés.

S’ajoute à ceci une pléthore d’autres histoires, tel le vol des terres des Premières Nations par Bidou et le rapport trouble entre la conservation et l’expansion du Québec qui font en sorte que Les Pays d’en haut est une série riche en potentiel de discussions et d’échange.

Sans avertir, l’émission porte des thèmes contemporains du Québec et nous rappelle qu’en tant que société québécoise, « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »

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