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Les méchants meurent toujours à la fin

Le premier chapitre du nouveau roman d'Hugo Meunier en primeur.

13 mars 2026
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Rapidement après les rumeurs, tout est devenu concret avec la fermeture des aéroports. Pratiquement tous les aéroports, après l’écrasement de centaines d’appareils simultanément, aux quatre coins du globe. Cette mesure d’urgence a vite dégénéré en émeutes, qui se sont étendues lorsque les gens ont constaté que, en plus des aéroports, les supermarchés, les écoles et autres secteurs achalandés avaient interrompu leurs activités après la recension des premiers cas. Même la police a drastiquement réduit ses opérations un peu partout sur la planète, en voyant ses troupes décimées par le mystérieux virus.

Et tout ça s’est passé en moins de quarante-huit heures.

L’anarchie bon enfant n’a cependant duré que quelques jours. Le philosophe Alain n’a-t-il pas clamé prophétiquement que « la morale commence là où s’arrête la police » ?

Après l’euphorie passagère de griller quelques feux rouges, braquer un dépanneur et mettre une main au cul sans permission, la délinquance nonchalante s’est tout naturellement résorbée devant une menace plus grande.

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S’ensuivirent des élans de bienveillance rendant au genre humain quelques miettes de noblesse, entremêlés à l’incertitude et à l’impuissance circonvoisines.

Pour en saisir la pleine mesure, prenez la solidarité ambiante accompagnant une bordée de neige substantielle, multipliez-la par cent et soustrayez – pour le moment du moins – la débilité d’une émeute devant un présentoir de papier de toilette pendant une pandémie.

Alors que s’amorce une nouvelle épidémie (on nous avait prévenus), il est déjà possible de dégager un dénominateur commun avec l’ancienne, soit le grand spectacle du meilleur et du pire de notre espèce.

Si le bien finit toujours par l’emporter, conformément à la règle, est-il nécessaire de rappeler que l’Homme a fait fort en termes de pire depuis l’invention de la roue ?

Inutile de recenser ici les génocides, guerres, tortures, viols, mutilations, injustices et autres ignominies noircissant le grand curriculum vitæ de l’hommerie.

Plus qu’une révolution, Internet aura surtout été un miroir de nos tares collectives, l’intelligentsia artificielle de nos plus sombres faits d’armes. Les bons, sans histoire, s’évanouissent dans le temps, s’estompent au fur et à mesure que s’empilent les faits saillants macabres de la grande encyclopédie virtuelle.

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Notre histoire débute lorsque l’épidémie semble sur le point de passer au stade pandémique (les experts ne s’entendent pas encore là-dessus).

Toute la planète semble touchée, sauf peut-être cette tribu coupée du monde, sur l’île indienne de North Sentinel, isolée dans la mer d’Andaman, où un peuple de cent cinquante chasseurs-cueilleurs (leur nombre est en fait impossible à évaluer) vivent en autarcie depuis des siècles.

Ces autochtones interdisent à quiconque de poser le pied sur leur île, voulant préserver leur monde des horreurs du nôtre.

Un Américain de vingt-six ans, John Chau, en a eu la fatale confirmation en 2018, en se jetant dans une quête absurde ayant pour but leur évangélisation.

« Je m’appelle John. Je vous aime, et Jésus vous aime ! Voilà du poisson ! » aurait hurlé le jeune missionnaire en approchant de l’île à bord d’un bateau, après avoir soudoyé des pêcheurs indiens, avant de se faire cribler de flèches par des autochtones réfractaires à l’amour de Dieu.

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Bien que le concept de consentement demeure sans doute abstrait pour les Sentinelles (à nouveau, on le présume), pas le choix de reconnaître que l’idée de se faire enfoncer une bible dans la gorge ne leur plaisait guère.

Le corps de John Chau (fruit de l’union d’une mère de l’Alabama et d’un père d’origine chinoise) a été abandonné sur le rivage pour envoyer un message clair. Les autorités indiennes et américaines n’ont pas eu le choix de respecter ce scénario, jugeant sans doute l’Américain artisan de ses malheurs.

Conformément à ses croyances, sa famille l’a accepté comme un sacrifice courageux à la gloire de Dieu.

Dans toute cette histoire, difficile de faire taire cette petite voix à l’intérieur de nous, celle beuglant les mots « prix Darwin » au porte-voix qui trouve que la pire idiotie de cette mort n’est pas d’avoir voulu apporter la parole de Jésus, mais plutôt du poisson à une communauté sans doute capable d’en capturer avec des techniques aussi artisanales qu’éprouvées depuis la nuit des temps.

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En entrevue à l’époque, le directeur d’un organisme spécialisé dans l’étude et la préservation des peuples primitifs, Stephen Corry, justifiait le violent accueil des Sentinelles et leur volonté de demeurer coupés du monde par la peur de contracter des maladies, après des siècles à ne pas s’immuniser contre une horde de pathologies. « Le risque d’épidémie mortelle de maladies extérieures est bien réel et augmente à chaque contact », avait indiqué cet épidémiologiste réputé, jugeant convenable d’abandonner aux oiseaux de proie le corps du missionnaire, pour protéger les Sentinelles.

Si ce peuple aborigène fait l’objet d’un aussi long préambule, c’est que c’est là – en dépit des risques – qu’Adam irait trouver refuge avec sa famille, si les choses devenaient hors de contrôle et s’il trouvait un moyen de s’y rendre surtout, considérant la fermeture des aéroports.

Et c’est précisément ce qui est en train de se produire. C’est même devenu un problème bien tangible pour Adam, un Canadien coincé à Berlin et pris de vertige à l’idée de ne pas pouvoir rejoindre les siens pour – tout porte à le croire – vivre la fin du monde tel qu’on le connaît. Devant l’imminence de la mort, l’ultime luxe n’est-il pas de la subir avec les gens qu’on aime ?

La quarantaine bourgeoise et la dégaine insolente des privilégiés, Adam constate qu’en période de crise, rien d’autre n’importe.

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Il s’en rend compte en ce moment même, devant l’ambassade du Canada sur Leipziger Platz, en agitant frénétiquement un passeport canadien dans une cacophonie brouillonne devant la grille verrouillée. On murmure que d’ultimes vols consulaires pourraient être offerts pour réunir des familles d’expatriés. Un dernier recours auquel s’accroche Adam, à l’instar de la cinquantaine de ressortissants brandissant le passeport de l’unifolié au nez de gardiens indifférents, de l’autre côté du grillage de fer forgé.

Adam n’est pas le plus agité, plutôt dans la moyenne de la panique ambiante.

La perspective de crever comme ça, entouré d’inconnus, à six mille kilomètres de la maison, lui noue l’estomac.

Pas n’importe quels inconnus en plus, plutôt des Allemands, qui ont fait l’Histoire avec un H majuscule pour leur ingéniosité génocidaire. Un esprit revanchard doté d’un regard extérieur se frotterait les mains en raillant, un brin machiavélique : « Hahaha ! Vous l’avez en pleine gueule, votre solution finale ! Zu Tode die Menschhei ! * »

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Le hic, c’est que le regard extérieur n’existe pas dans cette histoire. Tout le monde est dans le même bateau, et ce dernier vient de percuter un iceberg droit devant. Et contrairement à l’insubmersible paquebot, la survie ne dépendrait pas de notre porte-monnaie ni d’une porte flottante capable de donner refuge à au moins une personne, mais bien de notre valeur morale.

Mentionnons qu’aucune théorie n’est encore arrêtée officiellement sur ce qui se passe ni sur les causes de cette nouvelle épidémie.

Lors de celle de la COVID-19, le monde s’est livré à toutes sortes d’hypothèses débiles (soupe aux chauve-souris, pangolin, complot pédo-sataniste, nouvel ordre mondial, escroquerie sanitaire) avant de statuer que la souche du virus provenait sans doute d’un laboratoire, une piste qui avait pourtant été démontée rapidement parce qu’elle émanait des milieux conspirationnistes.

Or, avant de projeter ce roman au bout de vos bras en criant théâtralement « FÉLONIE ! », un peu d’indulgence pour le fait que peu de gens savent encore ce qui se passe, pourquoi les morts s’empilent et pourquoi les gens tombent comme des mouches, sans distinction du rang social, ni de la position géographique, ni de l’âge (sauf pour les enfants, qui semblent jusqu’à maintenant épargnés), ni de la condition médicale.

Mais au-dessus du tumulte, du chaos, de l’impuissance et de la terreur généralisée des premiers jours, une rumeur se répand de plus en plus fort, pour s’étendre aux quatre coins de la planète.

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On dit que le mal frappe de manière manichéenne. En clair (et insistons sur le stade théorique), les bons survivent et les méchants meurent, comme ça, s’écroulant comme des sacs de sable, pouf, fin des émissions. Les plus grands spécialistes en caryotypes du monde s’affairent actuellement à isoler les chromosomes et les cellules fraîches des morts, comme ceux des sur- vivants, pour tenter d’y voir plus clair.

Mais le bruit continue de se propager, au point d’en arriver à cette fatalité convenue : le bien triomphe du mal.

« Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que le mal ? » êtes-vous en droit de vous demander.

C’est la question que ne se pose pas encore Adam, en agitant désespérément son passeport devant la grille de l’ambassade du Canada à Berlin.

Si ce Montréalais en connaît un rayon sur les Sentinelles d’une petite île perdue au large des côtes indiennes, c’est parce qu’il est présentement dans la capitale teutonne, en marge du Fantasy Filmfest où on l’a invité à titre d’expert dans un long métrage en lice, portant précisément sur l’histoire de ce jeune missionnaire américain tué par une volée de flèches.

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Adam enseigne depuis vingt ans l’étude des Premiers Peuples à l’Université de Montréal. Sa participation au film produit à grands frais par une plateforme américaine avait impressionné tout le monde, à commencer par sa blonde.

« Bon voyage, Indiana Jones, tiens-toi loin des espionnes allemandes ! » avait badiné Laurie en allant le reconduire à l’aéroport, quatre jours auparavant, lorsque le virus était encore réduit à des entrefilets dans les journaux.

Couvert de sueur malgré le froid mordant, appuyé contre la grille de l’ambassade, Adam se sent à des années-lumière de l’aventurier au fouet, mais craint néanmoins de jouer sa dernière croisade. Comme pour le plus célèbre des archéologues, la lutte entre le bien et le mal s’annonce toutefois comme le cœur de l’affaire.

Par chance, les méchants meurent toujours à la fin. Au cinéma, en tout cas.

* Mort à l’humanité !

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