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Les lumières et les univers parallèles
Les guirlandes électriques de Noël me rappellent toujours un peu mes cours de sciences physiques.
Elles servaient typiquement d’exemples aux profs, pour apprendre à leurs élèves la différence entre les branchements en série et en parallèle.
Pour ceux qui, comme moi, n’écoutaient pas à l’école et viennent donc de s’acheter un sixième nouvel ensemble de décoration pour leur sapin, voici un rappel : les globes lumineux sont branchés en série, et non en parallèle. Ainsi, lorsqu’une lumière brûle, toutes les suivantes s’éteignent. Il suffit simplement de dévisser la fautive et le courant passera à nouveau.
C’est la seule chose que j’ai retenue de mes sciences 416, que j’ai pourtant coulées trois fois : d’abord en secondaire IV, puis en cours d’été, puis en secondaire V. De petits échecs causés par une certaine paresse et un esprit rationnel discutable.
Mais pas par manque de motivation. Parce que j’aimais ça, la science. Je trouvais ça passionnant. C’est juste que ça a bien mal commencé, elle pis moi.
Je me rappelle que lors du premier labo, il fallait mesurer l’acidité d’un soluté à l’aide de ce que le professeur nous présentait comme le Saint Graal du mobilier scolaire : un erlenmeyer, dont la valeur monétaire n’avait d’équivalent que la prunelle de toute la Commission scolaire de la Beauce-Etchemin.
Je vous ai déjà parlé de mes doigts qui ne plient pas, et qui échappent maints œufs et bières aux moments les plus inopportuns. Vous me voyez venir.
Je l’ai fracassé. En un temps record, je pense que l’exercice n’avait même pas commencé. L’éclat de verre créa tout un émoi au sein de la classe. Cette nouvelle année commença bien mal.
Rien pour aider à mes études, c’est également en sciences, caché derrière le pupitre du fond, ajusté pour que mon fauteuil roulant puisse entrer en dessous, que j’ai eu mon premier coup de foudre, pour une Roxanne.
J’étais plus intéressé par son chignon, ses élastiques d’Ardène et les crayons qu’elle échappait parfois que par quelconques éléments du tableau périodique.
Il y a un truc qui m’intéressait particulièrement en sciences et c’étaient les univers parallèles. Un phénomène qui m’a toujours fasciné depuis cet épisode spécial de Spiderman où il était joint par les X-Men (rien de moins).
Mais “Trous noirs et univers parallèles” ne figurait pas au plan de cours et semble-t-il que ce thème n’est pas exploré avant le cursus postdoctoral : les choses le fun sont toujours enseignées au postdoctorat, je trouve.
Comme cet accélérateur de particules qui va (enfin) nous confirmer (vingt ans après Marvel) que les univers parallèles existent.
C’est la théorie des multivers; comme quoi il existe une immuable prescription de dimensions qui s’entassent, aux variantes parfois légères, parfois astronomiques. Par exemple :
L’une dans laquelle les genoux de Carey Price sont de béton;
L’une dans laquelle pour enclencher un séchoir à main il faut crier “SUPERPOWER!”;
L’une dans laquelle je suis né en Espagne et que je m’appelle genre Estobar;
L’une dans laquelle tout est exactement identique au monde que l’on connaît excepté que le pétrole fut remplacé par le radis, chamboulant du même coup toute la géopolitique saoudienne;
L’une dans laquelle je combats Magneto au côté de Charles Xavier;
L’une dans laquelle les rots humains sont substitués par de jolies mélodies;
L’une dans laquelle les chansons d’Adele sont remplacées par des rots humains (cet univers dans lequel je voudrais vivre);
Et finalement, l’une dans laquelle le spermatozoïde Breton n’a pas perdu la course génétique.
Un univers dans lequel je dispose d’un modèle corporel dit plus classique, avec des doigts plus obéissants et des jambes fonctionnelles qui ne viennent pas qu’en option.
C’est l’univers que j’enviais, que je convoitais encore, il n’y a pas si longtemps. Je me demandais si cette version B3-2SF de Kéven, bipède, était plus ou moins heureuse que je ne le suis. Peut-être que lui n’a jamais eu le cœur brisé, pour la première fois, par cette Roxanne en secondaire IV. Et qu’il n’a pas eu à collectionner peines d’amour, tickets de stationnement et autres crises existentielles depuis.
J’ai été longtemps à me coucher en me demandant pourquoi je n’étais pas cette version. Pourquoi je devais me contenter de ce modèle-ci, pourquoi j’étais le résidu quantique de ce 99,99% de malchance.
Mais pu maintenant.
Je n’envie plus rien. Les univers parallèles ne m’intéressent plus.
Je suis en paix avec celui dans lequel je vis, parce que j’en ai le plein contrôle.
Parce que notre existence est branchée en série. Pis que si dans ta vie, une lumière vient qu’à s’éteindre, t’as juste à changer le globe.
***
Pour lire un autre texte de Kéven Breton : Il y aura toujours des épais.
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