Les limites de la croissance

L’environnement : un point de non-retour pratiquement atteint. Presque plus de pétrole. Des inégalités sociales de plus en plus profondes. De plus en plus de ménages bien en-deçà des limites de la pauvreté. De plus en plus d’itinérantEs dans les rues – et pas seulement dans les grands centres.

Il existe une profonde fracture entre les humains et l’Humain. Elle fait oublier le camarade de classe impopulaire par l’élève lambda, détache le prolétaire honnête de l’itinérant mourant de pauvreté dans la rue, écarte les classes sociales de plus en plus loin les unes des autres, comme des forteresses imprenables, et désintéresse les citoyens, les familles et les entreprises de la planète qu’ils habitent, peuplent et exploitent.

On nous l’avait annoncé. Dès 1972, un groupe de chercheurs mandatés par le Club de Rome lançait un avertissement, documentant avec précision la chute prévue du système tel que nous le connaissons, sous la forme d’un livre : The limits to growth – les limites de la croissance, dont les recherches ont culminé dans le graphique ci-haut. Si cet ouvrage ne parle pas de bêtes issues des mers et des terres, et d’enfer et de paradis, il parle toutefois bel et bien de fin du monde.

Tout basculerait autour de 2030. Les ressources naturelles non-renouvelables – pensons rapidement aux énergies fossiles – chutant de manière dramatique dès le début des années 2000, entraîneraient avec elles services, nourriture et production de biens de consommation. Tout ou presque dépend encore des énergies fossiles, rappelons-le, depuis les céréales que nous mangeons le matin jusqu’aux fournitures dont nous nous servirons au bureau, en passant par le transport, et cette pléthore de biens de consommations plus ou moins nécessaires ou même utiles, mais que nous achetons au-delà de notre capacité d’achat et amassons au-delà de ce qui est essentiel d’amasser.

Pendant ce temps, les niveaux de pollution ne cesseraient de grimper, jusqu’au moment où le reste chuterait. L’effondrement de notre monde tel que nous le connaissons – plus assez de nourriture, de services, de biens de consommation et de transport pour tout le monde – entraînerait une augmentation dramatique de la mortalité, ce qui aurait pour effet immédiat de faire chuter la population mondiale. Ce serait, grosso modo, la chute du capitalisme. Ce serait aussi la chute de l’humain. Sans forcément prédire que l’on s’éteindrait, il y a fort à parier que toute la race humaine en arracherait pour survivre.

Une chose en entraînant une autre, les niveaux de pollution finiraient par descendre, puisqu’il y aurait moins d’humains, moins – ou plus du tout – d’industries et plus d’énergies fossiles pour tout faire fonctionner.

Si l’on se fie à ce graphique et à l’ouvrage The limits to growth, il ne nous resterait plus que quelques années encore avant que l’on doive apprendre à nous débrouiller avec rien, ou presque. À l’époque où ce livre a été publié, on ne lui prêtait guère de crédibilité. Cela aura pris beaucoup de temps avant que l’on ne se rende compte que cela collait à la réalité. Qu’on se le dise : de un, jusqu’ici, les prédictions du Club de Rome se sont avérées pas mal justes, et de deux, les énergies fossiles – gaz, pétrole, charbon et alouette – ne nous seront pas disponibles ad vitam æternam.

Une étude du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), disponible depuis lundi dernier, fait écho avec les prédictions du Club de Rome. L’étude fait état des changements climatiques, des risques qui y sont reliés et des possibilités d’adaptation face aux transformations drastiques que connaîtra notre monde.

Ce qui est décrit comme un point de non-retour par le GIEC et par le Club de Rome semble plus près de nous que nous le croyons. Selon toute vraisemblance, nous aurons sapé notre planète de ses énergies fossiles en moins de temps qu’il en faut nous baser sur les énergies vertes. C’est vers un véritable cul-de-sac que se précipite à la vitesse grand V notre système capitaliste, malheureusement pris dans l’inertie des énergies fossiles.

Quel rapport avec l’itinérance?

Tout. Car derrière l’itinérance, il y a les itinérants, faut-il se le rappeler. Et ces gens-là, des citoyens, des êtres humains qui ont eu moins de chance que nous, auraient deux ou trois leçons à nous fournir, si seulement l’on se donnait la peine d’y prêter attention.

Tout d’abord, ils pourraient nous en apprendre un peu sur la survivance.

Nous, dont le mode de vie dépend quasi-entièrement des énergies fossiles, ne sommes aucunement préparés à la survie sans transport, sans marchés d’alimentations ouverts sept jours sur sept, sans emploi, sans toutes ces bébelles inutiles mais dont nous nous sommes autorisés à devenir complètement dépendants. Et si tout ça disparaissait, et si nous devions apprendre à survivre sans la béquille tranchante du capitalisme, comment nous débrouillerions-nous?

Je crois que les plus pauvres, surtout ceux qui ont connu la rue, partiraient avec une longueur d’avance sur nous qui n’avons presque exclusivement connu que le confort de la vie moderne. Je crois aussi que les rôles d’aidant et d’aidé pourraient s’inverser. Nous aurions besoin d’eux beaucoup plus qu’eux auraient besoin de nous.

Au-delà de la leçon sur la survivance, cela serait une leçon d’humilité.

Nous passons chaque jour devant la misère, détachés comme si nous étions au-dessus d’elle. Plus que de rejeter l’indigence sur les autres parce que ça n’arrive qu’aux autres, nous revendiquons notre mode de vie confortable. Nous savourons les festins du capitalisme sans nous rendre compte que c’est notre propre capacité de survie que nous dévorons. Sans savoir que nous sapons notre rapport au dénuement, et à ceux qui sont dans le besoin – sans savoir que ça pourrait être nous, qu’il y a de fortes chances que ça soit nous dans bien peu de temps.

Au-delà de la leçon sur la survivance et sur nous-mêmes, cela serait une leçon sur l’entraide et sur le social.

Si les prévisions pour le moins alarmistes du Club de Rome et du GIEC se réalisent, il y a fort à parier que nous devrons totalement repenser notre façon de fonctionner et notre rapport à l’autre. Plutôt que d’aller au marché du coin pour s’y procurer tomates, lait, pain et ampoules électriques, il faudra se fier sur qui fait pousser ses tomates, qui produit du lait, qui produit chandelles. L’entraide et le communautaire, des valeurs dont nous sommes malheureusement de plus en plus détachés, deviendront-elles notre seule planche de salut? Devrons-nous cesser de penser au « je » pour se tourner vers le « nous », garant de la survie de chacun?

Serons-nous confrontés à un retour vers le passé, au temps du cheval de labeur et de a survie du moindre boisseau de blé, ou bien arriverons-nous à faire dévier notre système capitaliste, lourd comme un tracteur, vers les énergies plus vertes, plus sûres, plus durables?

J’espère que non, j’espère que oui. En attendant, essayons de tendre la main, en tant qu’individus et en tant que communauté, vers ceux qui en ont besoin. L’itinérant assis tranquillement à la station de métro, qui attend que sa vie passe, est peut-être ce futur médecin qui sauvera vos enfants. L’itinérante qui crie à l’aide sur le trottoir est peut-être malgré elle mieux outillée face à la survivance. Et celui qui quémande près du marché d’alimentation, qui semble souffrir de maladie mentale, ça pourrait être vous, ça pourrait être nous, dans un plus tard pas si lointain.

Je milite pour la justice sociale, l’égalité et le féminisme – des synonymes à mes yeux. Ayant suivi une formation en arts visuels, je poursuis mes démarches en recherche sociologique et j’écris présentement un livre sur l’itinérance qui sera publié prochainement chez VLB.

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