Les leçons de vie que j’ai apprises en lisant le Gros Livre des AA

Parfois, on apprend quelques leçons de vie au passage.

Le scénariste américain Aaron Sorkin est un raconteur d’histoire aussi génial que sulfureux, et j’en suis très fan. Lors de son passage à WTF [le podcast de Marc Maron], il a déclaré qu’il considérait le Gros Livre des Alcooliques Anonymes comme un des ouvrages les plus importants de notre siècle… Évidemment, je me suis jetée sur ce livre, pour tenter de percer les secrets d’un auteur dont je rêverais d’avoir le quart du talent. Vous me direz qu’Aaron Sorkin est accro à la cocaïne et pas moi. Qu’à cela ne tienne, j’ai lu le Gros Livre comme on peut lire l’Odyssée d’Homère ou le Coran, pour comprendre un peu mieux nos semblables et partager des morceaux importants de la culture humaine. Parfois, on apprend quelques leçons de vie au passage.

Un ouvrage qui ne fait pas l’unanimité

Difficile de dire quel est le taux de succès du programme des AA. Il y aurait plus de deux millions de membres à travers le monde, mais le professeur Amnon Jacob Suissa de l’UQÀM estime « qu’entre 75 % et 80 % des membres vont quitter le mouvement au cours de la première année. » C’est anecdotique, mais mes quelques connaissances qui ont suivi le programme sont, quant à elles, extrêmement reconnaissantes d’avoir vu leur vie transformée par la philosophie des AA.

La plupart des détracteurs du programme ont deux gros problèmes avec les AA : l’omniprésence de la religion, et le lâcher-prise recommandé aux alcooliques, dans une ère où chaque individu devrait être seul maître de son destin.

«Faire face à l’alternative de boire et de mourir d’alcoolisme ou de vivre en optant pour un mode de vie spirituel n’est pas toujours facile.»

« Faire face à l’alternative de boire et de mourir d’alcoolisme ou de vivre en optant pour un mode de vie spirituel n’est pas toujours facile.» (Chapitre Nous, les agnostiques) Ça sonne gros comme le prêchi-prêcha d’une gang d’évangélistes américains des années 30… N’empêche, qui s’est déjà senti complètement impuissant devant une substance sait que ça va prendre l’artillerie lourde pour s’en sortir. Quitte à explorer notre côté spirituel. Quitte à mettre sa spiritualité ailleurs qu’en Dieu.

Elle est où, la révolution?

Mais alors, qu’est-ce qu’il pourrait bien y avoir de révolutionnaire dans un livre et un programme basés sur un truc aussi rétrograde que « Dieu »?  Encore une fois, je ne m’exprime pas en tant que membre des AA, ni même en tant qu’alcoolique. Et ils le disent bien, il n’y a qu’un.e alcoolique qui puisse comprendre un.e alcoolique. J’ai quand même été un peu bouleversée par certaines vérités que j’ai lues dans le Gros Livre. Ça aide les AA, mais je pense que c’est aussi universel.

On aimerait tous être de bonnes personnes. On a été éduqués pour devenir des êtres moraux, pour ne pas être des boulets pour la société, et pour être suffisamment agréables pour être aimés par les autres. Et pourtant, on fait tous des choses horribles et détestables. On souhaite du mal aux autres, on a des petits secrets dégueulasses, on ferme les yeux au lieu d’aider, on trompe les gens qu’on aime en se trouvant des excuses…

Une des étapes du programme, c’est de dévoiler sans retenue à quelqu’un tout ce qu’on a fait de mal dans notre vie. Accepter avec honnêteté nos défauts dans leur entièreté, demander pardon et ne pas garder la culpabilité dévorante à laquelle on est habitué en dedans. Ça paraît simple, et pourtant quelle bombe! On aimerait tous être de bonnes personnes. On a été éduqués pour devenir des êtres moraux, pour ne pas être des boulets pour la société, et pour être suffisamment agréables pour être aimés par les autres. Et pourtant, on fait tous des choses horribles et détestables. On souhaite du mal aux autres, on a des petits secrets dégueulasses, on ferme les yeux au lieu d’aider, on trompe les gens qu’on aime en se trouvant des excuses… Et on vit plus ou moins bien avec ça. Évidemment, il arrive que les personnes aux prises avec des dépendances fassent encore plus de choses horribles que les autres, justement parce qu’elles sont prisonnières de leurs dépendances. Mais en lisant le Gros Livre, j’ai commencé à changer de paradigme. Les gens qui ont un comportement destructeur ne sont peut-être pas de moins bonnes personnes. Par contre, ils ont peut-être plus de difficulté à accepter leur part d’immoralité, et cherchent un moyen de la détruire. Sauf qu’ils emportent tout le reste avec eux.

Parfois, ça fait du bien de réaliser que commettre une grosse erreur ne revient pas à être une grosse erreur.

Une autre étape sans laquelle le programme ne fonctionne pas, c’est d’aider les autres. Selon le Gros Livre, on peut être abstinent depuis des années, s’être coltiné mille réunions et avoir suivi à la lettre toutes les autres étapes : on n’est jamais sauvé tant qu’on n’a pas sauvé quelqu’un d’autre. Attention, ça veut pas dire de faire passer les autres avant soi-même, ça veut dire comprendre qu’on fait partie d’un ensemble, et que donner, c’est aussi recevoir. Traitez-moi d’illuminée si vous voulez, mais je trouve ça vraiment deep!

Verdict

J’espère que lire le Gros Livre des AA sans être alcoolique n’est pas un affront à quelque chose.

Si le programme des alcooliques anonymes était garanti infaillible et adapté à tout le monde, on le saurait.

En tout cas, je suis contente de l’avoir fait. Ça m’a étrangement fait réfléchir aux notions de pouvoir, de contrôle et à la nature humaine. Si le programme des alcooliques anonymes était garanti infaillible et adapté à tout le monde, on le saurait. Cela dit, je suis d’accord avec Aaron Sorkin que c’est du très bon stock. Ça ne m’a rien appris au niveau scénaristique, mais ça m’a rappelé certaines choses importante, dans une époque étrangement individualiste et catégorique sur ce qui est «bien» ou «mal». 10/10, Aaron. Merci pour la recommandation.

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