Voilà. Elle s’en est allée, la Cinérobothèque. Suite aux dernières coupes du gouvernement Harper à l’ONF, annoncées au printemps dernier, on devait trouver 6,7 millions à retrancher quelque part, dans une ONF déjà exsangue.
Résultat? Le 1er septembre, la Cinérobothèque a cessé ses activités. Comme ça, sans cri ni larmes. Clé dans la porte, Bye Bob on se reverra!
Vous savez, la Cinérobothèque. C’est ce truc coin St-Denis et de Maisonneuve où vous n’alliez probablement pas très souvent. Moi non plus, d’ailleurs. Je n’ai même pas été écornifler à la fenêtre, depuis la rentrée.
Mais il y a quelque chose de vraiment alarmant dans la fermeture de la Cinérobothèque.
Depuis avril dernier, quelques initiés remuent ciel et terre pour conscientiser les gens à l’importance de l’Office, qu’on étrangle un peu plus à tous les budgets fédéraux.
Lors de l’annonce des dernières compressions, il y a eu ce Mouvement spontané pour la survie de l’ONF (MSSO) qui s’est créé. Il y aura eu quelques stunts pour attirer notre attention. Les voix de cinéastes comme Paule Baillargeon, Philippe Falardeau et Frédéric Back se sont élevées, à l’occasion notamment de Cinéma dans la rue, début juin.
Les gens étaient descendus dans la rue, pour manifester autour de l’ONF du Quartier Latin. L’initiative avait reçu un peu d’attention médiatique, c’était bien. Une pétition de 3000 noms, aussi.
Mais la complainte des cinéastes et cinéphiles de Montréal n’a pas trouvé d’écho dans la voix de nos élus. Quelques bribes de discussion à l’Assemblée nationale. À peu près le temps de dire « eille, c’tu plate… » Et bien sûr, Ottawa qui fait la sourde oreille.
Alors voilà. On a fermé la Cinérobothèque et une salle de projection à l’ONF de Montréal. Comme s’il s’était agi d’une vieille fabrique à saucisses.
la population perdra son unique accès physique à l’ensemble de la production de l’ONF, qui compte plus de 10 000 films, une des collections les plus imposantes du patrimoine mondial des images. »
C’est toute une industrie qui est attaquée par ces coupes idéologiques et sans vergogne.
D’abord, ce n’est pas d’hier que le gouvernement fédéral essaie d’avoir raison de l’ONF, en particulier au Québec. C’est que, semble-t-il, on voit d’un bien mauvais œil tout ce brassage d’idées sous forme filmique, financé à même les coffres fédéraux.
Et les compressions ne datent pas d’hier. C’est dans les années 70 qu’ont eu lieu les premières, alors que ce brave Sidney Newman était à la tête de l’Office. À l’époque, il s’agissait en effet d’un véritable bastion de nationalistes et de souverainistes, avec des cinéastes comme Gilles Carle et Denys Arcand.
À ce jour, il y a un peu moins de brasse camarade à l’Office. Néanmoins, semble-t-il qu’il y ait de bonnes raisons pour continuer à la juguler. Rembourser la dette, faire un effort pour la Canada, tout ça. Bon, d’accord.
C’est vrai qu’elle ne devait pas être très rentable, la Cinérobothèque. Essentiellement, c’est un gros robot qui diffusait des images, grâce à une technologie un peu surannée, mais fonctionnelle. Et elle coûtait cher, et les gens n’y allaient pas, et tout ça.
Mais il ne faudrait pas oublier que c’est un gros robot qui permet la diffusion de notre mémoire nationale du dernier siècle.
« Ouais, on s’en va vers Internet alors pourquoi garder la ‘coûteuse’ Cinérobothèque? On va tout mettre ça sur le Web. »
Mais tout mettre « ça » sur le Web, ce n’est pas une mince affaire! D’abord, numériser les films et les rendre disponibles sur le catalogue en ligne de l’ONF, c’est un casse-tête épouvantable, faut pas croire!
Ça prend du temps et, surtout, de l’argent.
Avant qu’un film puisse être mis à disposition du public sur le Web, il faut retracer tous les ayant-droits. Racheter, convaincre de céder, tout ça. Pour chacun des 10 000 films de la robothèque. Pour l’instant, ce sont environ 3000 films qui sont disponibles sur ONF.ca. Les 7000 autres, il n’y avait qu’à la Cinérobothèque qu’on y avait accès.
Il y a de très grands films de grands cinéastes, qui aujourd’hui sont quelque part dans les méandres de l’industrie privée, qui ne sont jamais repris nulle part et dont la seule façon de les voir, c’était à la Cinérobothèque. Toutes les images d’archives de la guerre, aussi. C’est considérable, ça!
Certes, 3000 films, on pourrait croire que c’est bien assez. Sauf que c’est accepter de renoncer à une pièce de patrimoine phénoménale, de remiser les 7000 autres.
En attendant leur numérisation, les films seront bien sûr conservés. Quelque part dans une voûte, à Archives Canada. L’équivalent d’un frigo fermé à clé. Ce n’est pas aisé d’y avoir accès, du moins pas comme à la Cinérobothèque.
Et un film ne vit pas s’il n’est pas vu.
Pour les peu aguerris comme vous et moi, 3000 films c’est effectivement plus qu’il ne nous en faut pour meubler nos samedis soirs. Mais pour tous ces historiens du cinéma, cinéastes, les anthropologues et autres-logues, c’est perdre l’accès à une mémoire vive d’une richesse inestimable.
C’est un peu comme fermer une bibliothèque.
Et comme me le faisait remarquer Denys Desjardins, documentariste et historien du cinéma, rencontré au printemps dernier pour un reportage : « Est-ce qu’on doit vraiment se soucier de la rentabilité d’une bibliothèque? »
Ça marque un point. À mon avis, si on en est rendu là, il y a effectivement un problème. Ce n’est pas la bonne manière de traiter le savoir, notre mémoire collective ni d’ailleurs nos institutions.