Les impératifs de la vertu

C’est urgent, il faut couper pour sauver l’économie. C’est pourtant rationnel. Qui peut être contre les bonnes intentions de Philippe Couillard ?

En Haïti, les bonnes intentions sont partout, particulièrement chez les étrangers.

« Tu travailles pour quel organisme, toi ? »

La question la plus souvent posée entre deux étrangers qui se rencontrent pour la première fois. Tous ces « Blancs » sont débarqués pour « aider » un pays en crise.

Les projets pullulent. Les maisons se construisent, les « victimes » sont prises en charge. Les ONG sont dans les 10 départements du pays. L’aide est débarquée en masse depuis le séisme de 2010. Elle a multiplié sa présence dans un pays qu’elle dominait déjà.

Les ONG sont donc débarquées encore plus nombreuses, mais plusieurs repartent aujourd’hui, laissant derrière elles un sillage de programmes et projets terminés. Parfois, elles ont eu de bons résultats, souvent aussi des résultats moins enviables, mais tous seront plus élogieux les uns que les autres dans leur rapport final d’activités.

Peu de chose resteront pour la société haïtienne, si ce n’est que, pendant un temps, des milliers de gens ont su faire leur chemin jusqu’à ces aides dispersées de gré à gré.

Le sentiment d’urgence a souvent aussi poussé les ONG à monter leurs propres structures, imposés leurs propres règles et programmes. Une fois l’ « urgence » terminée, ces structures s’effondrent.

C’est la logique de l’humanitaire. Comme une maladie pour un docteur : il y a un problème, voici la solution rationnelle. Fin de l’histoire. Pas trop de discussions.

Si des centaines de milliers de gens, voire des millions, ont ainsi reçu une aide ponctuelle depuis le terrible séisme, l’aide humanitaire est profondément inégalitaire. Elle est centrée sur une évaluation produite généralement par l’organisme étranger en fonction de ses propres prérogatives. Ainsi, si tu es pauvre dans un endroit densément peuplé ou plus facilement accessible, tu recevras de l’aide plus facilement.

Après le séisme, les camps de déplacés, encore présents aujourd’hui à Port-au-Prince dans une moindre mesure, ont été les premiers, et parfois les seuls, à recevoir une aide. À tel point que certains jeunes des bidonvilles allaient se monter une tente dans les camps les plus en vue pour être certains de recevoir leur pactole (et pour marquer leur indépendance de leur famille).

Le problème avec ce type d’aide, si ce n’est sa propension à déstructurer les institutions locales, est qu’elle ne remplacera jamais un gouvernement fonctionnel, qui doit prendre en compte toute la population d’un pays, ou encore un organisme bien implanté depuis 10, 20 ou 30 ans dans une communauté.

Le gouvernement haïtien imite souvent cette manière de faire très ciblée de l’humanitaire, une région à la fois. Plus d’un million de jeunes auraient accès à l’école gratuitement, mais aucune information publique sur la liste des écoles concernées n’est disponible. Pourquoi celles-ci, et pas celles-là? C’est un pas dans la bonne direction, vous répondra-t-on, mais ça flirt parfois avec le clientélisme.

Depuis que je suis débarqué dans ce pays, je me méfie des personnes qui ne présentent que de « bonnes intentions », sans expliquer la logique derrière leur initiative.

Au Québec, comme ailleurs, celles-ci porte souvent dans des jargons économiques : bonne gouvernance, prospérité, croissance, efficacité, réaliser des économies, créer de la richesse et des jobs.

Qui est contre la création d’emplois?

Comme si ces incontournables avaient des solutions techniques et rationnelles. Comme si on pouvait être contre la vertu.

Pourtant, les solutions à long terme ne sont pas toujours techniques. Elles sont le fruit d’une logique propre à une situation donnée, ou plus souvent le fruit d’une croyance dans l’une ou l’autre des théories socio-économiques en vogue.

Le seul fait que des solutions soient le fruit de bonnes intentions n’est pas garant d’une réponse efficace à des problèmes.

Ces temps-ci, à Québec, c’est l’ « urgence » d’équilibrer un budget déficitaire de moins de cinq poucent du budget total qui anime tous les discours, et force à des solutions rapides et drastiques. La dette est « alarmante », mais personne ne s’entendra pour dire à quel niveau une dette n’est plus « alarmante », puisqu’un pays sans dette ne serait pas viable non plus.

On ne comprend toujours pas pourquoi il y a urgence tout à coup et à quel point les coupes seront sanglantes ou efficaces. Le budget de la province en 2014, dévoilé le mois prochain par le nouveau gouvernement, risque de sabrer un peu partout. Mais tel qu’annoncé, ce sera probablement au budget de 2015 qu’on connaitra l’ampleur des mesures envisagées, le nerf de la guerre, et la véritable logique de gouvernance du premier ministre.

Ce qu’on sait déjà, par contre, c’est qu’elle sera « inévitable » en raison de l’ « urgence » de la situation.

Twitter: etiennecp

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