Les genoux brisés dans le désert

C’est une figure de style. Je n’ai jamais réellement eu les genoux brisés dans le désert. Je ne suis même jamais allé dans le désert, en fait, j’ai même pas de genoux (euh ok, non, j’en ai).

Mais la carrière d’un humoriste c’est un long pèlerinage. Certains ont un parcours qui ressemble plus à un boardwalk : le son de la mer d’un côté, des enfants qui jouent de l’autre, ils se promènent torse nu en rollerblades sous le soleil de la Californie.

Mon trajet ressemble plus à une longue marche dans un sentier non balisé.

Des cailloux coupants et des nids d’araignées. Des sandales trouées, une gourde remplie d’un mélange d’eau et de vinaigre balsamique.

Mon circuit commence en 2004 alors que je suis étudiant en Arts et lettres au Cégep de Jonquière. À l’époque, je voulais devenir acteur. J’étais un jeune adulte en introspection. J’écrivais des poèmes sombres pendant mes pauses, j’avais le spleen, j’étais l’héritier spirituel de Charles Baudelaire (sans l’immense talent et la syphilis), mais au fond même si j’essayais de le cacher derrière de lourds sonnets, ce que je préférais, c’était faire rire.

Cette année-là, j’ai décidé pour une première fois de m’inscrire à l’École nationale de l’humour. À ce moment-là, je ne pensais pas qu’il existait d’autres itinéraires pour devenir humoriste. L’ENH était la 20 et l’humour était Drummondville.

Les auditions à l’École de l’humour sont simples, tu écris un numéro et tu le présentes dans une grande salle où sont assises que trois personnes au fond qu’il n’est possible que d’entendre à cause de l’éclairage. Honnêtement, il y a des films de David Lynch plus hop la vie que ça.

S’en suit une petite entrevue du genre “Pourquoi veux-tu être humoriste? Pourquoi veux-tu faire l’école de l’humour? Pourquoi tu gardes pas ton pantalon?”

Classique.

REFUSÉ!

Je m’en doutais, je n’étais pas prêt. Mais je suis le genre de gars qui abandonne pas facilement (parlez-en à l’ex-animateur de CallTV).

L’année suivante, je recommence la même cavalcade. Je remets mes bottes, mets des petites collations dans mon sac à dos et je pars.

Inscription à l’audition, autobus jusqu’à Montréal. Je relis mon texte, mon Dieu que je relis mon texte. Je me dis : “Cette fois, ils ne m’auront pas”. Je sais à quoi m’attendre. Je sais que je dois faire rire des gens dans une ambiance que même Jack Bauer qualifierait de «difficile». Je fais mon bit (je précise que dans le domaine de l’humour, un bit c’est comme un numéro, une section de gags.) Je passe l’entrevue. Je suis confiant, je suis prêt.

REFUSÉ!

Si on te dit que dans la vie la 2e fois c’est plus facile, BULLSHIT! Ma joue était encore enflée de la dernière claque, la 2e n’a pas amélioré le tout.

Maintenant, une chose semble évidente. Si je veux faire de l’humour, je dois déménager. Parce que Chicoutimi c’est ben beau, mais pour faire une carrière d’humour, c’est moyen. Ce serait comme faire pousser des fleurs dans du Mountain Dew.

Je vais voir mon grand chum. Je lui dis que je quitte vers Montréal pour être humoriste, “Tu viens?”. Il vient. Nous y allons! Vous me suivez? Ils sont partis!

Nous montons ensemble des sketchs en duo (un duo au nom très songé Les Idiologistes… ouais je sais) et nous tentons l’audition à deux. Un numéro ensemble et 2 numéros solos. 1 an de travail, 1 déménagement, une job dans un pawnshop, tout ça pour être…

REFUSÉ!

Là, ma joue n’est plus seulement enflée, elle saigne le martyr, elle crie à l’agonie (on dirait les paroles d’une toune d’Annick Jean).

3 refus. 3 refus. 3 refus. 3 refus. 3 refus.
C’est tout ce qui me passe par la tête.
3 refus. 3 refus. 3 refus. 3 refus. 3 refus.

Il ne me reste que 2 chances (tu ne peux te présenter que 5 fois à l’audition de l’ENH, du moins à l’époque).

Pour ma 4e audition, je décide de retourner au solo. Je quitte le sentier à double voie, pour retourner dans ma petite trail. Je peaufine un numéro pendant 1 an. Je joue partout où c’est possible. Bar, sous-sol d’église, sous-sol tout court. J’aurais joué dans un salon mortuaire si on me l’avait demandé.

Mais, cette fois, je ne me présente pas à l’audition avec mes bottes et mon sac. Je me présente pieds nus. Les écorchures, le sang séché, le front en sueur, plus rien à perdre. “Simon, ça fait 3 fois que tu fais l’audition. Que vas-tu faire si nous te refusons de nouveau?” “Je vais revenir l’année prochaine.”

Ce jour-là ils ont compris, ou, ils ont eu très peur, mais peu importe, le résultat est le même…

ACCEPTÉ

Je lis la lettre et je tremble. J’appelle ma mère et elle pleure. J’avais enfin atteint le dernier village sur mon chemin, le point d’arrivée, l’oméga. J’allais être humoriste.

3 refus, des doutes, des pleurs, des cris, des rires. Je croyais avoir terminé, avoir fait le plus difficile.

Mais j’avais tort… mon véritable chemin n’était même pas encore dessiné. En fait, il ne le sera jamais.

Pour lire un autre texte sur l’échec, thématique du mois de janvier : “L’amour à sens unique” de Julie Lemay

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