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Au lendemain de la fusillade survenue lundi dans le quartier Côte-des-Neiges au cours de laquelle un policier, un civil et le tireur – un Albertain de 25 ans – sont morts, les réactions sont vives et divisées sur les forums incels. Deux experts les décortiquent pour nous.
Rappelons que le tireur a laissé un manifeste de 104 pages véhiculant une idéologie propre à la communauté des célibataires involontaires, les incels, un mouvement masculiniste et misogyne. Parmi les propos qu’il y tient, le figure s’en prend à des membres de l’industrie pornographique qu’il considère comme directement responsables de son état. Les enquêteurs examinent actuellement l’hypothèse selon laquelle le tireur serait venu de l’Ouest canadien pour cibler les bureaux d’Aylo (anciennement MindGeek), la société propriétaire du site Pornhub.
Dans les heures suivant l’attaque, Océane Corbin, une spécialiste des discours masculinistes, s’est rendue sur des forums fréquentés par des incels pour monitorer les réactions suscitées par la fusillade. Un premier élément lui a sauté aux yeux : des membres de la communauté exprimaient le désir de mettre la main sur le manifeste du tueur.
Bien que le document soit assez facilement accessible en ligne, la candidate au doctorat en communication à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) estime qu’il faut « le rendre aussi difficile d’accès que possible » afin d’éviter qu’il ne tombe entre les mains de jeunes ou de « personnes qui n’auraient pas assez d’esprit critique pour le déconstruire ».
Contenant une liste de catégories de personnes à abattre et une marche à suivre pour se procurer des armes et commettre une tuerie, ce manifeste se distingue par son côté « procédurier », explique la chercheuse. « C’est ce qui le rend si dangereux. »
Quant à la réaction des utilisateurs de divers forums incels au document, « ça va un petit peu dans tous les sens, mais globalement, [ceux qui l’ont lu] sont relativement critiques du manifeste », explique Océane Corbin, rappelant le caractère hétérogène de cette communauté.
Les utilisateurs accuseraient le tireur d’avoir commis « une sorte de plagiat de la communauté incel en ne mentionnant pas où il a pris ses sources et où il a pris son son idéologie black pill », explique-t-elle.
Dans les communautés incels, le terme black pill suppose que « toute notre existence dépend de notre apparence : notre revenu, notre statut. Une réalité fondamentalement immuable », définit la chercheuse. « Prendre la black pill, c’est être extrêmement nihiliste. C’est voir les choses de façon très obscure et c’est pour ça que le taux de suicide est extrêmement élevé chez les incels. »
Une étude de 2025, menée auprès de plus de 500 participants incels par des chercheurs de l’Université de Swansea et de l’Université du Texas à Austin, révèle que 37 % d’entre eux ont quotidiennement des pensées suicidaires.
Par ailleurs, explique Océane Corbin, certains utilisateurs des forums « considèrent la tuerie comme étant ratée parce qu’elle n’a tuée que des hommes ».
Toujours sur ces forums, « il y a tout un fil de discussion où [les utililsateurs] ridiculisent la femme policière qui aurait peut-être tué le civil [par erreur], en disant que ça démontre que les femmes n’ont pas leur place dans la police », explique le professeur de science politique à l’UQAM, Francis Dupuis-Déri.
« Il y a des débats entre incels en ce moment », poursuit-il. « Certains disent que la révolution incel doit être non violente. Et il y en a d’autres qui font référence à la théorie de Polytechnique qui disent que Marc Lépine [l’auteur de la tuerie de Polytechnique] s’est réincarné au Canada pour finir le le travail. »
L’expert en masculinisme se dit « découragé » par la multiplication de tueries commises par des incels ici et à travers le monde.
Francis Dupuis-Déri rappelle que les femmes aussi vivent des injustices et des problèmes sur le plan de la sexualité. « Vous constaterez que du côté des femmes, il n’y a pas d’appel à la lutte armée, de “kill them all” et d’attentats féministes. C’est vraiment un phénomène masculin. »
De son côté, Océane Corbin affirme que les opinions diffèrent beaucoup parmi la communauté des célibataires involontaires et que bon nombre d’entre eux se considèrent à l’extérieur de l’échiquier politique. « La haine des femmes n’a pas de parti politique, elle est présente partout », conclut-elle.