Les églises de la rue Adam

Quand tu te promènes sur la rue Adam, dans Hochelaga, il doit facilement y avoir une dizaine d’églises. Proche de chez moi, il y a l’Église St-Clément de Viauville puis l’Église du très Saint nom de Jésus.

Quand je suis revenu dans Hochelaga, à l’été 2008, j’ai tout de suite été fasciné par ces deux constructions austères. Je voulais toujours aller voir en dedans, mais j’avais jamais le temps! Surtout que je me tapais l’École du Barreau, à l’automne 2008…

C’est là que l’hiver est arrivé.

Ç’a été le mois de janvier le plus long de ma vie vu que j’attendais mes résultats du Barreau. Il faut dire que j’avais besoin de me péter un score à l’examen final de décembre, pour pouvoir être admis dans la profession.

Comme j’avais rien à faire de mes journées pis que j’étais vraiment rongé par le stress, j’allais souvent marcher dans le quartier, seul avec mes tracas. Je pensais à l’hypothèque que je me trouvais vraiment épais d’avoir prise, à mes dettes qui s’accumulaient et à mon futur maintenant incertain.

Je finissais toujours par passer devant les grandes églises vides de la rue Adam.

Planté au coin Adam et St-Clément, sous le ciel trop bleu d’un matin trop froid, je pouvais sentir le poids écrasant de chacune des pierres grises et froides de l’Église St-Clément. Je sais que c’est cave, mais j’avais l’impression qu’on s’étudiait, qu’on se jaugeait, elle et moi. Je suis resté là pendant de longues minutes, perdu dans mes pensées.

C’est là qu’il s’est passé quelque chose de drôle un peu.

J’étais devant une grosse statue à l’extérieur de l’église, je me rappelle pas si c’était Jésus, Marie ou le Saint-Esprit, mais je me souviens qu’elle était quand même vraiment solennelle, cette statue-là. J’étais là à pas pouvoir arrêter de penser que ma vie risquait de prendre un virage vraiment ordinaire, si jamais je passais pas ces examens-là, quand je me suis dit que, dans le fond, ça me coûterait rien pantoute de lui jaser un peu.

Je ne suis pas certain si je parlais dans ma tête ou à voix haute, mais probablement un peu entre les deux, pis j’ai dit à Jésus, Marie ou au Saint-Esprit :

Écoute, je le sais pas si t’existes, tsé. Pis c’est sûr que si t’existes, tu dois trouver ça assez poche que je vienne icitte yinque quand j’ai peur d’être vraiment dans marde… Mais en tout cas, ça serait vraiment cool que je passe le Barreau; je suis sûr que je serais pas pire pantoute comme avocat. Pis juste pour pas que tu penses que je suis yinqu’un autre opportuniste, je vais aller allumer un lampion drette comme je te parle!

Un peu à la manière de Paul sur le chemin de Damas, je me suis donc lancé vers la grande porte de l’église d’un pas décidé, déterminé à passer de la parole aux actes. J’abordais l’église avec confiance, parcourant rapidement les derniers mètres me séparant de la porte, allongeant le bras d’une geste franc pour poser la main sur la poignée imposante…

Mais, calice, la porte était barrée!

Sauf que moé, même si j’étais vraiment pas convaincu que Dieu existait, je voulais pas non plus revenir sur ma parole d’allumer un lampion; surtout que les enjeux étaient élevés! Je m’imaginais déjà ne pas allumer de lampion et revenir chez moi pour apprendre par la suite que je venais de couler le Barreau…

J’ai donc fait le tour de l’église et me suis ramassé au presbytère. J’ai cogné à la porte et un vieux bonhomme est venu m’ouvrir. Je pense qu’on l’appelle le diacre, ou quelque chose de même. Je lui ai expliqué que je voulais venir visiter l’église et il m’a dit que j’étais chanceux parce qu’elle allait bientôt complètement fermer.

Il m’a amené dans l’église par un petit passage sur le côté et est resté en retrait, pendant que j’y entrais.

Chacun de mes pas résonnait dans l’immensité du vide “toc! toc! toc! toc!”.

Il y avait aussi le bruit des gouttes d’eau, qui tombaient dans des chaudières laissées sur le plancher “plouc! plouc! plouc! plouc!”; régulières comme un métronome.

Il n’y avait pas un son à part ça.

J’ai allumé mon allumette et je te jure que j’ai entendu de l’écho. J’ai finalement allumé le lampion en faisant une prière dans ma tête, je voulais quand même pas que le diacre ne l’entende!

En sortant de là, j’ai dit au bonhomme :

— Mais là, ils peuvent pas fermer l’église juste de même!

— Ah, y’a rien à faire, jeune homme…

— Ben là, c’est le patrimoine, pis toute là, il faudrait mettre de la pression sur les politiciens!

— C’est rien qu’une vieille église dans le boutte de Ste-Catherine Est, tout le monde s’en fout…

Je suis sorti de là un peu magané après la conversation. Je me suis dit que j’irais voir l’Église du très Saint nom de Jésus, juste à côté. Je pensais aussi qu’allumer un deuxième lampion risquait de doubler mes chances. Mais en arrivant là cinq minutes plus tard, j’ai encore été accueilli par une porte barrée.

Rendu là, je savais bien qu’il y avait une entrée par le côté. Il y avait un autre vieux bonhomme qui m’a ouvert la porte, en me disant à son tour que j’étais chanceux parce que l’église allait bientôt fermer définitivement parce que le diocèse n’avait pas les moyens de la garder ouverte (il m’expliquait qu’elle coûtait 150 000$ par année rien qu’à chauffer).

Une fois à l’intérieur, j’ai été sincèrement ébloui par la beauté des lieux; les peintures omniprésentes; les vitraux filtraient le soleil et faisaient briller l’intérieur de l’église d’une lueur dorée somptueuse, irréelle. Il y régnait le même silence, ponctué lui aussi du bruit régulier des gouttes d’eau fuyant du plafond.

Le bruit des églises abandonnées.

Le bonhomme m’expliquait qu’il y avait auparavant trois messes du dimanche, à 1500 personnes par messe. Il m’a parlé aussi de l’orgue Casavant de cette église qui était le plus gros au Canada et du fait que les vitraux étaient venus de France pendant la Première Guerre mondiale, ce qui avait crissé la marde à l’époque, puisque le plomb était rationné pour l’armée.

En lui parlant, j’étais envahi par le spleen.

Je comprends très bien pourquoi tout le monde a arrêté d’aller à l’église et j’ai pas pantoute le goût d’aller y passer mes dimanches matins. Mais ça m’a fait capoter de voir ces deux monuments laissés à l’abandon, alors que la sueur et le sang de nos pères ont coulés sur un sale temps pour les construire. Tsé, y’a des peuples qui ont construit des pyramides, d’autres des murailles ou des bibliothèques. Nous autres, on a construit des églises magnifiques, qu’on a laissées dépérir. Parce qu’on s’en câlissait. C’est quand même spécial…

De mon côté, j’ai finalement passé le Barreau. Depuis, je suis jamais retourné à l’église, sauf pour des baptêmes ou des funérailles. Je sais toujours pas si Dieu existe, mais à chaque fois que j’ai le goût d’écrire qu’il n’existe pas, y’a comme une petite voix en moi qui m’en empêche…

Enfin, je n’ai aucune idée si mes deux lampions m’ont aidé à passer le Barreau, à l’époque. Mais je suis certain qu’ils n’ont pas pu me nuire!

Après avoir été fermée quelques années, l’Église du très saint nom de Jésus a reçu d’importantes subventions afin d’être remise à neuf, suite à l’action d’un comité de citoyen du quartier.

Si t’as le goût, tu peux même aller à la messe ce dimanche!

Pour lire un autre texte de Rémi Bourget : “Épicerie en pyjama et géopolitique d’Hochelaga”

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