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Les drames invisibles de l’itinérance au féminin

L’instabilité résidentielle des femmes se cache bien souvent sous notre nez.

Par
Sarah-Florence Benjamin
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On pense bien connaître le visage de l’itinérance, celui d’un homme âgé à la barbe longue qui dort sur un banc de parc ou sur un trottoir. Cette figure très visible en cache pourtant bien d’autres dans son ombre.

Il n’est que très rarement question des femmes lorsque vient le temps d’aborder la question de l’itinérance. Pourtant, elles en souffrent beaucoup plus que ce que les chiffres officiels laissent croire. Cette invisibilisation se traduit par un manque de services et d’investissements pour cette population extrêmement vulnérable.

L’importance de différencier

Pour Mélanie Walsh, directrice générale de la maison d’hébergement l’Auberge Madeleine, on parle trop peu de l’itinérance des femmes, un phénomène qui reste encore mal connu. « Les statistiques officielles montrent que les personnes en situation d’itinérance sont en majorité des hommes, indique-t-elle. Pourtant, les femmes sont en moyenne plus pauvres, vivent plus d’instabilité en matière d’emploi et de logement, vivent plus de violence et ont plus de responsabilités familiales. Pourquoi seraient-elles minoritaires chez les itinérants? »

«On manque de place : il existe seulement 10 ressources pour les femmes à Montréal et elles sont toujours pleines.»

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Il est difficile d’avoir un portrait représentatif des personnes en situation d’itinérance, surtout celles qui vivent de l’itinérance invisible, comme c’est le cas pour une majorité de femmes. « Les femmes évitent la rue parce qu’elle est dangereuse, explique Mélanie Walsh. Si on utilise le dénombrement et qu’on va compter le nombre de personnes itinérantes qu’on voit dans la rue dans une journée, on ne prendra pas en compte ces femmes. »

Cette lecture masculine de l’itinérance ne fait pas que donner une image biaisée de la réalité, elle influence les décisions politiques et le financement attribué aux différents organismes dans la lutte à l’itinérance. Les besoins chez les maisons d’hébergement non mixtes sont pourtant criants, rappelle la directrice de l’Auberge Madeleine.

« On manque de place : il existe seulement 10 ressources pour les femmes à Montréal et elles sont toujours pleines, mentionne-t-elle. Chaque année, l’Auberge et les quatre autres maisons du Partenariat pour la prévention et la lutte à l’itinérance des femmes doivent refuser 35 000 demandes d’hébergement. »

Si de nouvelles places ont été créées dans des unités de débordement non mixtes, elles sont peu fréquentées par les femmes, qui craignent pour leur sécurité.

L’itinérance sans la rue

Si les femmes sans logis évitent la rue, où sont-elles? Elles sont un peu partout, sans même qu’on sache qu’elles sont en situation d’itinérance, rappelle Mélanie Walsh. « Ces femmes-là sont invisibles parce qu’elles adoptent un tas de stratégies pour passer inaperçues. C’est un moyen pour elles d’éviter de s’attirer des violences ou la stigmatisation qui vient avec le fait d’être à la rue. »

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Cette stigmatisation a des effets bien réels en plus du sentiment de honte qu’elle provoque, selon le rapport « Rendre visible l’itinérance au féminin » : perdre le droit de vivre au Canada, perdre la garde de ses enfants, perdre un emploi ou le soutien de ses proches.

Par peur de ce qu’elles pourraient subir [dans la rue], de nombreuses femmes endurent la violence d’un propriétaire, d’un colocataire, d’un conjoint, et bien d’autres.

Les femmes vont donc faire appel à leur réseau social, au risque de l’épuiser ou de se retrouver dans des dynamiques toxiques. Certaines feront du « couchsurfing » ou pratiqueront le travail du sexe en échange d’un logement. Elles utilisent parfois leur chèque d’aide sociale pour se payer une nuit confortable au motel et ainsi prendre une pause.

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Lorsqu’elles ne trouvent pas d’endroit sécuritaire pour dormir, elles peuvent se tenir en groupe pour se protéger, d’autres vont errer toute la nuit pour éviter d’être en position vulnérable à découvert. Elles passeront la journée dans les transports en commun ou à la bibliothèque, la nuit dans un fast-food ou dans une voiture. Pour se laver, elles iront dans les vestiaires des piscines ou les toilettes d’une université.

« Tout pour ne pas se retrouver dans la rue », résume Mélanie Walsh. Par peur de ce qu’elles pourraient y subir, de nombreuses femmes endurent la violence d’un propriétaire, d’un colocataire, d’un conjoint, et bien d’autres.

Des histoires de violence

Les facteurs qui poussent les femmes dans l’itinérance sont multiples et complexes. La pauvreté en est un majeur, alors qu’il est de plus en plus difficile de se loger au Québec. « On reçoit de plus en plus de demandes de femmes âgées de plus de 60 ans. Elles ont été majoritairement victimes d’éviction de leur propriétaire après avoir vécu des années dans le même logement et sont sous le choc », se désole Mélanie Walsh.

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Un autre dénominateur commun est malheureusement la violence qu’elles ont subie, avant et pendant leur période d’instabilité résidentielle, de la part de conjoints, de membres de la famille, de proches, mais aussi d’institutions comme la DPJ, le système de la santé, etc. « Dix pour cent des femmes chez nous ont nommé le fait d’avoir vécu de l’inceste durant l’enfance, note Mme Walsh. Ce genre de violence là te suit toute ta vie. »

Ces violences rendent ces femmes plus craintives lorsqu’il est temps d’interagir avec ces institutions ou avec des hommes dans les ressources mixtes. Elles aggravent aussi des problématiques déjà présentes, comme des problèmes de santé physique ou mentale ainsi que des dépendances.

C’est une violence vécue à la maison qui a poussé Maud vers la rue alors qu’elle n’avait que 18 ans. Elle s’estime chanceuse de n’y être restée que deux mois. Dans son cas, comme dans beaucoup d’autres, elle a continué de vivre de l’instabilité résidentielle pendant des années, même après s’être sortie de la rue.

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« Des enjeux spécifiques demandent des solutions spécifiques »

Le problème est complexe, mais les solutions existent, martèlent les maisons membres du Partenariat pour la prévention et la lutte à l’itinérance des femmes. Ces solutions commencent par la prise de conscience des besoins spécifiques des femmes en situation d’itinérance.

Un contrôle des loyers et des évictions éviterait que plus de femmes ne se retrouvent sans domicile.

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« Il faudrait commencer par prendre en compte les données des maisons d’hébergement plutôt que le dénombrement pour avoir une idée moins biaisée de la situation », suggère la directrice de l’Auberge Madeleine. Elle recommande aussi une analyse différenciée selon le genre pour bien tenir compte des impacts des politiques en termes d’itinérance sur les femmes. « Des enjeux spécifiques demandent des solutions spécifiques. »

Quelles sont-elles, ces solutions spécifiques? Ça passe d’abord par le financement, le nerf de la guerre, évidemment. Pour cela, l’itinérance des femmes doit être plus connue par les décideur.euse.s et le public. Un contrôle des loyers et des évictions éviterait que plus de femmes ne se retrouvent sans domicile.

Permettre aux femmes de se sortir de leur situation d’itinérance est important, mais il faut aussi concentrer des ressources pour leur permettre de se maintenir hors de la rue, rappelle Mélanie Walsh. « Après qu’elles aient trouvé un logement, les femmes se retrouvent sans ressource et très isolées. L’itinérance, ce n’est pas qu’une question de logement. Il faut avoir les moyens de soutenir ces femmes pour qu’elles ne retombent pas dans l’itinérance, comme c’est trop souvent le cas. »

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