Pierre-Nicolas Riou

Les démons de la mère mono

Un jour, tu te réveilles et elles ont 8 et 5 ans.

Plus des bébés. Plus même des fillettes. Des grandes filles, qui ont des « projets scolaires », un vélo à deux roues, des trous dans la bouche, des palettes trop grosses pour leur petit visage, des complexes (forcément), une meilleure amie, une chanteuse préférée (Marie-Mai), de l’angoisse de performance lors des examens, une première peine d’amour (hep!), une conscience, déjà, de la non-pérennité de la vie humaine et des sentiments…

Tu te reconnais un peu trop dans elles. Et tu as peur, tellement peur qu’elles prennent les mêmes chemins que toi, ceux de l’estime de soi défaillante, de la culpabilité exagérée et de l’anxiété chronique. Ceux que tu commences enfin à apercevoir clairement, en approchant de 40 ans, et desquels tu réussis de plus en plus souvent à te distancier (merci, thérapie)… Mais pas tout le temps. Parce que c’est fort, les patterns de l’esprit quand ça décide que ça veut te gâcher la vie (et parce que tu es encore et jusqu’à nouvel ordre un « work in progress »)…

Tu t’inquiètes. Quand ta plus grande a du mal à se reconnaître une qualité pendant un jeu sur l’estime de soi, qu’elle dit qu’elle n’est « plus mignonne » et « bonne dans rien » (alors qu’elle est super mignonne et bonne dans plein de choses!), quand elle a peur des cauchemars avant le dodo, quand elle se sent hypra-coupable de te faire de la peine, tu te dis, ça y est! Elle s’engage dans ces contrées-là. Tu te précipites chez la psy avec elle.  NOONNN! Il ne faut pas qu’elle soit comme toi… Tu anticipes son adolescence et son passage à l’âge adulte en te torturant à l’avance. Comment vas-tu faire pour que ce soit smooth et beau, elle, dans son cœur d’ado?

Tu culpabilises à fond. Parce que tout ça, c’est de ta faute. La phrase que ton ex-belle-mère a prononcée au moment de la séparation te revient en tête : «Vous allez fucker les enfants ». Et si on avait fait ça, fucker nos enfants, en se séparant? Si ce n’était plus réparable? Si tout se joue vraiment avant six ans, qu’est-ce qu’on leur a légué? Quelles sont les conséquences à long terme de cette vie divisée en deux, où on est éduquée différemment dans ses deux maisons, où l’on s’ennuie constamment d’un de ses parents, où l’on doit s’adapter aux nouveaux amoureux de papa et maman… Est-ce que ce n’est pas un passeport à perpétuité pour le mal de vivre, qu’on leur a légué? WRAHHH!!!

C’est à peu près là que, dans ta tête, ça switche. Ça passe au méta. Tu t’inquiètes de t’inquiéter et tu culpabilises de culpabiliser. Phrases qui tournent: « Pourquoi suis-je si angoissée, inquiète, fragile, émotive? Pourquoi est-ce que je vois les choses tellement en noir? Pourquoi est-ce que je me suis encore auto critiquée devant les enfants? Quel modèle je fais?»  Et la cassette roule, roule, roule… Pendant que tu fais le souper, que tu donnes le bain. Tes enfants n’en savent rien, mais quand elles te disent « je t’aime maman », tu te sens imposteure (comment elles pourraient aimer une angoissée pareille) et ça te fait une boule dans la gorge…

Tu voudrais tellement être différente. Solide. Calme. Organisée. Riche. Productive. Sûre de toi. Sage. Zen. Épanouie. Fière de toi. PAS ANGOISSÉE. Même si tu le sais que la mère parfaite n’existe pas, tu te sens inadéquate de ne pas l’incarner, cette Maman avec un grand M, qui sait léguer à ses enfants une assurance béton, leur offrir un cadre constant, une maison en ordre, des repas santé (parce que cette mère-là réussit même à faire aimer les asperges à ses enfants – pas toi), qui arrive toujours à l’heure à l’école, qui a les moyens de les emmener à Paris et de les envoyer au secondaire privé.

Et puis là, tu es tellement habitée par ces affaires-là que tu procrastines dans ton travail habituel pour écrire un billet là-dessus pour Urbania. C’est en écrivant que tu prends la mesure du tourbillon infernal dans lequel t’entraînent tes pensées et de l’état dans lequel elles te mettent.

Et là tu te dis : WÔ LES MOTEURS. ÇA VA FAIRE.

SIMONAC, la petite! Tu t’entends-tu?

Tu t’assois en demi-lotus et tu invoques tes nouveaux maîtres : Jon Kabat-Zinn et Christophe André, spécialistes de la lutte contre l’anxiété par la méditation. Tu réussis à te calmer, à toucher ce lieu très profond au fond de toi où ton lac intérieur est calme. Namasté.

Et là, tu te parles.

Es-tu une mère complètement nulle? Tu es une mère humaine qui aime ses enfants.

La vie de tes enfants est-elle capoute à cause de la séparation? Elles sont toutes les deux joyeuses, affectueuses, sociables, elles ont plutôt l’air heureuses… Entre deux parents qui les aiment. Et qui ne sont pas en guerre.

Ton ex dit parfois des choses très sensées, comme l’autre jour, au téléphone : « On ne pourra pas leur éviter toutes les épreuves, Émilie. C’est à travers les obstacles qu’elles vont se construire. » Tu sais qu’il a raison. Ça te touche qu’il ait ces phrases de sagesse. Tu es heureuse qu’il soit là, dans la vie de tes enfants, et qu’il les aime autant que toi. Différemment de toi.

Tu te calmes. En te rappelant que si tu te sens de temps en temps bambou fragile, tes petits pandas grandissent dans une bambouseraie de personnes aimantes. Ça prend tout un village pour élever un enfant. Elles ont plein de ressources : famille, amis, éducatrices, profs… Et elles t’ont toi, imparfaite, mais présente. Toi qui leur montres aussi que c’est correct d’avoir des émotions… Et de travailler pour mieux les gérer. En assumant d’être – probablement pour la vie – un « work in progress ».

Émilie, des Rosemomz

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