Les défis du métier d’intervenante en maison de transition

Entrevue avec Zoé Jeannin, intervenante à la Maison Saint-Laurent.

Dans le cadre de la diffusion de la série documentaire À deux pas de la liberté, URBANIA et Unis TV s’unissent pour découvrir les joies et les difficultés du métier d’intervenante en maison de transition.

Zoé Jeannin est arrivée au Québec il y a 4 ans. En France, elle travaillait pour l’équivalent de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) tout en militant pour le droit à l’éducation et contre les injustices sociales. Ici, elle travaille à la Maison Saint-Laurent, un endroit où des détenus en libération conditionnelle font leurs premiers pas vers la liberté. Quels sont les défis quotidiens d’un tel métier? Est-ce réellement dangereux, ou est-ce que ce sont nos préjugés qui parlent?

C’est quelque chose quand on y pense, d’accompagner des gens à reprendre leur vie en main. Sur papier, ces hommes ont parfois des passés très complexes, voire épeurants… Le milieu post-carcéral demeure méconnu du grand public. Les médias, le cinéma et les émissions de télé contribuent aussi à nourrir une image plutôt unidimensionnelle de cet univers. Pourtant, il y a du beau et beaucoup d’espoirs qui se créent dans ces maisons où de nouvelles vies commencent. Les lignes qui vont suivre ne sont pas là pour dire que tout est toujours rose, mais pour montrer que tout n’est pas toujours noir non plus.

LA MAISON DE TRANSITION

« C’est une relation d’humain à humain, le challenge de base et ce qui est vraiment passionnant, c’est de créer ce lien-là, d’obtenir la confiance de l’autre. »

Qu’est-ce qu’une maison de transition? Comment ça marche? Tout d’abord, ce sont les résidents qui déposent une demande alors qu’ils sont en prison. Pour intégrer une maison,« il faut avoir un désir de changement », avoir des objectifs et vouloir accepter l’encadrement pour les atteindre. « Par exemple, quelqu’un qui a un problème d’alcool et dit qu’il veut travailler, c’est bien beau, mais qu’est-ce qu’on fait avec le problème d’alcool? », m’explique Zoé. Oui, ils sont plus libres en ces murs, mais ça reste un environnement hautement contrôlé, surveillé.

Qui dit encadrement dit connexion. Pour Zoé, le plus grand défi du métier est aussi sa plus belle réussite au quotidien. « C’est une relation d’humain à humain, le challenge de base et ce qui est vraiment passionnant, c’est de créer ce lien-là, d’obtenir la confiance de l’autre, de travailler avec lui sur les différentes problématiques qu’il rencontre », dit l’intervenante. Ce lien est au cœur de son métier. « Sans lui, tu n’iras pas loin. Ça prend ça pour aller en profondeur des choses, pour que ça puisse avancer, poursuit-elle. On ne les a pas en suivi pour deux ans. Le séjour moyen est de 4 à 6 mois. »

ET LE DANGER DANS TOUT ÇA?

C’est une question très étrange à poser à une intervenante : est-ce que c’est dangereux de travailler avec des prisonniers, surtout pour une femme? On ne veut pas véhiculer des stéréotypes, ni faire des raccourcis, mais reste que c’est probablement la question que plusieurs personnes se posent quand on leur parle de ce métier. À ce sujet, j’ai trouvé la réponse de Zoé magnifique. « Personnellement, non, je ne me sens pas en danger.On a des mesures de sécurité et en plus, les gars qui viennent ici, ils ont des motivations, ils ont des beaux projets. Pour un gars qui aurait des mauvaises intentions envers toi, il y en a 34 autres dans la maison qui vont vouloir te défendre. On a du respect pour les gars et ça va en sens inverse. » Comme elle le disait plus haut, c’est une relation d’humain à humain, le lien qui se crée protège les deux parties impliquées et leur permet de cultiver un respect profond.

C’est ce qui fait aussi que les hommes ont le droit à l’erreur, qu’une rechute n’est pas nécessairement un échec. « Le gars doit t’intégrer dans sa vie pour pouvoir être aidé. Il faut que tu montres, autant pour le gars que pour toi-même, la sincérité de ta démarche. Il faut être réaliste, donner l’heure juste, montrer le vrai portrait du séjour en maison de transition », explique l’intervenante. « Un séjour en maison de transition, ça se veut solidificateur, mais pour bien se construire, ça prend de l’ouverture et beaucoup de transparence. Ainsi, t’arrive à avoir un respect avec la personne. En ayant ça à la base, c’est là que tu arrives à atteindre la profondeur de la relation, à avoir accès aux zones qui sont plus douloureuses. C’est intrusif ce qu’on fait, poursuit-elle. Je connais tout ton dossier, mais ça veut pas dire que je te connais réellement, je veux apprendre à te connaître. »

ÊTRE UNE FEMME DANS LE MILIEU

La question du genre dans un métier pareil est elle aussi difficile à aborder. En toute franchise, j’ai dû la reformuler au moins dix fois pour éviter de nourrir les clichés. J’ai finalement décidé d’accuser l’existence du préjugé en lui demandant s’il avait lieu d’être. « Qu’on soit un homme ou une femme, on fait le même métier. C’est sûr qu’il y a une différence dans la construction du lien. Mais les capacités de travail, ce sont les mêmes. Il n’y a pas vraiment d’inconvénient d’être une femme qui travaille en maison de transition. Il n’y a pas le risque zéro; ça, ça n’existe pas. Il faut quand même être conscient de leurs parcours. Il arrive que certains peuvent avoir des comportements à risque, ils ne sortent pas tous de prison avec un 10 sur 10 pour gérer leurs émotions, mais en général, ça se passe bien », répond Zoé.

« Il n’y a pas le risque zéro; ça, ça n’existe pas. Il faut quand même être conscient de leurs parcours. Il arrive que certains peuvent avoir des comportements à risque, ils ne sortent pas tous de prison avec un 10 sur 10 pour gérer leurs émotions, mais en général, ça se passe bien. »

Un lien qui ne se crée pas n’est pas un échec, même s’il est dû au genre de l’intervenant ou de l’intervenante. Qu’on le veuille ou non, il y a des nuances, des exceptions qui confirment la règle, mais ça arrive et c’est normal : « C’est arrivé une fois, un résident avec qui la connexion n’a pas été possible puisqu’il avait des préjugés envers les femmes et les immigrants. J’étais l’incarnation du diable (rire), j’étais le mauvais objet, une femme et une immigrante! La connexion avec lui a été impossible. Je ne pouvais pas être une bonne accompagnatrice dans son cas. Je suis fière que la femme soit en force dans ce milieu, mais la présence des hommes est nécessaire aussi. »

L’IMPORTANCE DE SE PRÉSERVER

En relation d’aide, ce qui est souvent le plus épuisant, c’est de porter la vie de l’autre sur ses épaules. Il faut apprendre à « se préserver et à se respecter ». Les intervenantes apprennent à se donner les moyens efficaces de décrocher, de tracer une ligne claire entre le boulot et leur vie privée. « À mon retour, je m’occupe de mon chien, je sors marcher dehors, ces petits trucs me permettent de faire le vide. T’es toujours dans la vie des autres, il faut que tu reviennes à toi. Il faut couper le stress que tu vis sinon tu t’en sors jamais », explique Zoé.

L’ABSENCE DE JUGEMENT

On se doute bien que le parcours des hommes qui entrent et sortent de la Maison Saint-Laurent doit être parfois très difficile à lire, à traiter et à recevoir. Pour être une bonne intervenante, pour réellement aider l’autre, il faut être capable de soustraire ses biais, ses jugements. « On est humains nous aussi, on est parfois plus touchés par certaines histoires et c’est normal, mais on n’est pas là pour apporter un jugement. Ma job à moi c’est d’aider et d’accompagner l’autre, si j’ai un jugement je ne pourrai pas lui offrir une vraie aide, nous dit Zoé. Chaque suivi, chaque résident a une histoire différente, qui va de la fraude au délit sexuel, et ça peut être difficile à entendre mais il faut prendre du recul, il ne faut pas être dans le jugement pour lui donner une réelle chance de s’en sortir. »

Au-delà des jugements intérieurs, il y a aussi ceux du monde extérieur : les gens comme moi qui se créent une image d’un métier et de gens qu’ils ne connaissent pas. En tant que société, ces dernières années, on a dénoncé les stéréotypes, on essaie de prendre conscience de nos prismes, des raccourcis que l’on prend pour juger des situations que nous ne connaissons pas. C’est un long processus de rebâtir nos réflexes de manière à ce que nos esprits soient réellement ouverts.

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Le métier d’intervenante en maison de transition suscite plusieurs interrogations. À deux pas de la liberté, diffusée le jeudi à 21h, suit les résidents et les intervenantes de la Maison Saint-Laurent. La série démystifie cet univers méconnu et contribue à défaire nos préjugés en nous faisant prendre conscience de leur existence. Cliquez ici pour voir le dernier épisode.

Pour vous faire une idée, voici un extrait:

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