Les boules des YouTubeuses

Qui décide à quoi les jeunes femmes doivent ressembler ?

Dernièrement, certaines Youtubeuses québécoises on eut recours gratuitement à des chirurgies esthétiques pour altérer leurs seins et/ou leurs lèvres. Elles ont documenté le processus en détails, et ça a fait jaser en ti-pépère. Au point où le Collège des médecins s’est prononcé contre la pratique. Chirurgie et publicité: c’est tu éthique? Notre collaboratrice s’est penchée sur la question.

J’ai un ami qui trouve que les Youtubeurs professionnels sont l’affaire la plus déprimante du monde. Au moins, pour la merde à la TV, on pouvait blâmer les diffuseurs et le nivellement par le bas. Dans le cas des Youtubeurs, ce sont les créateurs eux-mêmes qui vendent du vide, et à ce stade-là, on ne peut plus rien pour l’humanité…

Je suis un peu moins « Nathalie Petrowski » que mon ami. Je trouve les Youtubeurs mauditement débrouillards et couillus (quand ils ne sont pas en train de se replacer les cheveux ou de hurler dans leur chambre à l’acoustique dégueulasse). Cette génération de créateurs pionniers et leur immense masse d’abonnés m’impressionnent, même si le phénomène est super naturel. Ça coule de source que les jeunes aient envie de se faire parler de cheveux et de cunnilingus par d’autres jeunes.

Une paire de seins gratis

Mais bon, on ne peut pas vouloir l’argent du Youtu-beurre sans les responsabilités du Youtu-beurre (pardon pour le jeu de mots qui va trop loin). Quand la chirurgie esthétique est arrivée sur les comptes de Emma Bossé (278K abonnés), Cindy Cournoyer (27K abonnés), Lysandre Nadeau (321K abonnés), Cam Grande Brune (48K abonnés) et Gabrielle Marion (47K abonnés), les oreilles poilues du reste de la société ont sillé. Alors que les + de 25 ans se tiennent d’habitude loin de la culture Youtube, soudain, tout le monde s’est garroché pour satisfaire son besoin d’indignation.

Ce qui fâche encore plus, c’est que certaines vedettes du web aient reçu leurs opérations esthétiques gratuitement, en échange de visibilité pour la clinique. Elles ont pu se faire grossir les lèvres et/ou les boules sans payer, elles ont partagé les coordonnées de leur médecin dans la barre d’info Youtube, ce dernier a pu les taguer sur Instagram : tout le monde en est ressorti… gagnant?

Après la publication d’un article de RAD à ce sujet, le Collège des médecins du Québec a diffusé un avertissement à propos du marketing d’influence. En plus d’ouvrir des enquêtes sur deux docteurs qui ont participé à de telles collaborations, le Collège a rappelé que le code de déontologie des médecins ne permet pas d’offrir des ristournes aux patients ni de se faire de la publicité auprès des personnes vulnérables.

La vulnérabilité des ados

Parenthèse : pour être honnête avec vous, même si j’essaie de garder l’esprit ouvert, j’ai une opinion assez négative de la chirurgie esthétique. En ce moment, je suis plutôt dans une démarche opposée où j’essaie d’arrêter le plus possible de donner de la marde à mon corps, alors j’ai du mal avec l’idée de s’injecter des produits ou de subir des anesthésies générales au nom de la beauté. Cela dit, je ne peux pas garantir que mon avis ne serait pas différent si je ressemblais à autre chose ni qu’il ne changera pas avec le temps. Personnellement, je pense que le Collège des médecins est tout à fait à sa place en s’inquiétant de voir des chirurgies sur Snapchat et des nouvelles formes de marketing qui contournent leur code de déontologie.

Pour ce qui est de l’opinion publique, on ne peut pas s’empêcher de remarquer à quel point l’hypocrisie est grande lorsqu’il est question de la beauté des femmes. C’est clair que plusieurs vedettes qu’on admire, dans tous les domaines artistiques, ont eu recours à la chirurgie esthétique pour être à la hauteur des standards de beauté. Tout ce qu’on leur demande, c’est de tout nier en bloc pour ne pas « donner de mauvais exemple ».

Les ados ont-ils si peu de jugeote qu’il faut les tenir loin de la discussion? Bien sûr que non. Il faut leur donner un peu de crédit et accepter l’idée que leurs idoles de jeunesses sont vraiment plus « brutes » que les nôtres.

Sous les clics, la discussion

On va pas non plus être naïfs. Pour avoir des clics et l’argent qui va avec, les Youtubeurs sont prêts à aller de plus en plus loin, quitte à faire scandale. Comme le répète Emma Verde, il n’y a aucune raison pour que les jeunes créateurs soient plus vertueux ou politisés que les autres. La différence avec les autres artistes, c’est que sur les réseaux sociaux, surpartager sa vie privée, c’est le but.

En introduction de leurs vidéos de chirurgie esthétique, les créatrices tiennent toutes des discours très similaires. En gros : « Tout le monde est beau comme il est. Tout le monde est libre de ses opinions et de ses choix. On ne fait pas ces vidéos pour encourager la chirurgie esthétique, mais pour être transparent avec le public. »

Je n’ai quand même pas pu m’empêcher de remarquer que, même entre Youtubeuses, le phénomène de troupeau a déjà fait effet. Cindy Cournoyer dit elle-même qu’elle pensait depuis longtemps se faire augmenter les lèvres, mais que c’est la vidéo de Lysandre Nadeau qui lui en a donné le courage. Même chose pour les seins de Lysandre et les vidéos de Cam Grande Brune. Emma Bossé a consulté la même chirurgienne que Gabrielle Marion.

N’empêche, les discussions qui ont suivi ont été largement plus profondes et honnêtes que n’importe quel épisode de Degrassi aurait pu l’être à mon époque. Lysandre Nadeau remarque à quel point elle s’est fait dire que « elle, c’est des petits implants donc c’est correct, mais si elle avait voulu du double D, là, on aurait jugé qu’elle était une charrue. » Fred Bastien a fait un beau petit discours à propos de l’augmentation mammaire de sa blonde, qui disait en gros « c’est ça décision et c’est pas de mes affaires. » Gabrielle Marion s’est demandé pourquoi les commentateurs avaient été plus durs avec les transformations de Lysandre Nadeau qu’avec les siennes, sous prétexte qu’elle-même est trans. Dans l’ensemble, qu’on soit d’accord ou pas avec leur décision, on peut saluer l’aplomb de ces femmes pour assumer leurs choix.

Bref, lorsqu’on s’intéresse aux jeunes plutôt que de sticker sur l’idée qu’ils sont idiots et superficiels, on peut parfois constater que la discussion est plus intéressante qu’on pense.

«Journaliste bien biaisée.»

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