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Les bingos attendent le go

Au delà des stéréotypes, la mission sociale oubliée 

Par
Hugo Meunier
Hugo Meunier
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« On est oubliés, mal compris. Laissez-nous moderniser notre industrie », plaide Marc-André Clément, qui gère deux salles de bingos, dont le sort flotte présentement au ras les pâquerettes des priorités pandémiques.

Et pourtant, on aurait tort de négliger cette industrie, qui génère environ 160 millions de dollars chaque année, dont environ le quart (37M) est remis à des organismes communautaires.

Une industrie en difficulté, puisque les recettes annuelles ont fondu de 115 millions de dollars depuis 2008, selon des chiffres fournis par le Secrétariat du bingo, qui regroupe tous les acteurs de cette sous-culture méconnue.

Méconnue et victime de ses vieux préjugés, comme en fait foi le cri du cœur de Marc-André, 33 ans, dont la seule existence pulvérise bon nombre de stéréotypes.

Je l’ai rencontré dans une de ses salles située à Lachine, déserte depuis sa fermeture en octobre. « Quand je dis que je suis gestionnaire de salles de bingo, les gens ont seulement en tête la cigarette et un jeu de vieux. Mais on donne chaque année pour divers organismes, juste nous, on remet un million de dollars par salle », souligne Marc-André, au sujet des règles en vigueur dans l’industrie du «jeu charitable », qui oblige les salles de bingo à redistribuer leurs recettes à des organismes locaux (hormis l’argent remis en prix et celui octroyé pour les salaires/loyers). « Quand des bingos meurent comme celui de Masson, ça signifie de gros montants de moins dans les poches des organismes et ça fait boule de neige », regrette le jeune gestionnaire, qui a la mission sociale de sa business à cœur.

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Il faut dire que Marc-André est tombé dedans quand il était petit, puisqu’il n’avait que cinq ans lorsque son père a acheté ses salles de bingos, après avoir dirigé la Récréathèque à Laval. « J’ai grandi dans les salles de bingo, c’est vraiment une famille, une communauté. J’ai la chance dans la vie d’avoir un sentiment d’appartenance pour mon travail et la mission sociale qui m’a été transmise par mes parents », souligne le gestionnaire, qualifiant de héros les gens du milieu communautaire, « en première ligne pour aider les plus démunis».

Derrière lui, le nom de plusieurs organismes profitant des recettes du bingo sont d’ailleurs inscrits sur le mur.

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Marc-André est parfaitement conscient que la pandémie frappe durement plusieurs milieux et pas seulement le sien. « On comprend que la situation est particulière, mais tout le monde est un peu écouté: les cinéma ouvrent, les théâtres aussi, les resto font du take out. Mais ici, on ne sait même pas si on va pouvoir ouvrir. C’est le long-terme qui fait peur », avoue le gestionnaire, d’avis qu’il est urgent de « rebrander » le milieu des bingos. « Il faut moderniser le produit et le rendre attrayant. Laissez-nous faire le meilleur bingo possible pour les clients », exhorte Marc-André, qui ne sent aucune volonté politique en ce sens.

Il cite en exemple l’ajout d’effets lumineux lorsqu’un client est à la veille de crier le mot en B, permettre l’alcool dans les salles (ce qui est actuellement interdit) ou remplacer les bonnes vieilles cartes par des tablettes électroniques. « Il y a 165 règles à suivre pour gérer un bingo. On demande au gouvernement un assouplissement. Au Québec, on est les dinosaures du jeu charitable en Amérique du nord », illustre-t-il, citant l’Alberta qui, avec une population inférieure à la nôtre, redonne deux fois plus aux organismes communautaires. « On a déjà toutes les solutions. Tout ce qu’on veut, c’est une reconnaissance de notre travail et de ce qu’on redonne à la communauté », résume Marc-André, qui fait travailler cinquante personnes à temps plein et partiel, en plus d’accueillir en moyenne 10 000 adeptes par mois dans chacune de ses salles.

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Faire passer le bingo au 21e siècle

« Ça va pas bien, vraiment pas bien », soupire au bout du fil le directeur général du Secrétariat du Bingo, Éric Castonguay, au sujet d’une industrie agonisante mais néanmoins déterminée à refaire peau neuve.

Une des solutions serait de permettre aux gens de jouer par le truchement des réseaux sociaux comme c’est déjà le cas ailleurs au pays, en Ontario notamment où ce modèle est répandu.

Mais la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec s’opposerait à cette formule, se désole Éric Castonguay. « On a aussi proposé une version drive-in dans les stationnements, comme ça se fait aussi déjà ailleurs. À cause de l’image négative du bingo, on sous-estime ici l’impact du jeu charitable », peste M. Castonguay, qui qualifie de « désastre » la disparition de six salles de bingo depuis le début de la pandémie. « C’est plus de 200 employés et des pertes entre 800 000 et 1,2 million de dollars pour les organismes associés à chaque salle », calcule M. Castonguay, rappelant aussi que l’industrie a du plomb dans l’aile depuis 2008. « On a perdu 32 salles et c’est devenu impossible d’ouvrir une salle aujourd’hui tellement le modèle d’affaire est pourri. Ça fait dix ans qu’on demande au gouvernement de rouvrir les règles du bingo, de le faire passer au 21e siècle », martèle Éric Castonguay, à bout de sa patience. « Le bingo collabore au maintien de 4000 emplois, dont 70% sont occupées par des femmes. En plus des salles, l’industrie compte aussi 78 stations de radio/télé communautaire où le jeu est offert », souligne Éric Castonguay, déplorant la mauvaise presse de l’industrie. « Juste la fermeture des deux salles de Longueuil, c’est environ 2 millions de dollars de moins pour les organismes locaux de ce coin-là. C’est peut-être has been le Bingo, mais ça marche en maudit ailleurs! », raille-t-il.

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Parlant de mauvaise presse, il faut dire que le seul moment où on a entendu parler de bingo dans la dernière année concernait deux interventions policières dans une salle de Saint-Jean-Sur-Richelieu.

En marge de cet évènement, le Secrétariat du bingo avait émis un communiqué dénonçant la méconnaissance du gouvernement envers leur industrie.

Éric Castonguay maintient toujours son point, saluant au passage le député solidaire de Rosemont Vincent Marissal, le seul à avoir pris la fermeture du bingo Masson au sérieux. « Il a essayé de le maintenir en place et de brasser la cage du gouvernement là-dessus », louange-t-il.

De son côté, la Régie des Alcools, des Courses et des Jeux du Québec assure ne pas être là pour mettre des bâtons dans les roues de l’industrie du bingo. « On est très soucieux de l’ensemble de notre clientèle et on les a invité à soumettre leurs demandes, mais on n’a rien reçu encore », affirme la responsable des relations avec les médias Me Joyce Tremblay.

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Elle ajoute que la demande concernant les bingos sur les réseaux sociaux ne respectait pas les conditions et lois en vigueur de la RACJQ.

Faire son deuil grâce au bingo

Pour l’heure, les gestionnaires en place prennent leur mal en patience. « Je m’ennuie énormément de mes employés et de mes clients. Les gens ne viennent pas juste pour gagner mais pour socialiser et voir leurs ami(e)s. Au Bingo, tout le monde est le bienvenu », résume avec tendresse Marc-André Clément, flanqué du gérant du casse-croûte de la succursale de Lachine Christophe Breaker, un autre oiseau rare qui a grandi dans un bingo avec de prendre la relève de sa mère il y a trois ans.

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Mais de tous les acteurs de l’industrie, ce sont évidemment les adeptes qui en souffrent le plus. Des irréductibles comme Marie Paquette, qui se rendait trois-quatre jours par semaine au bingo de Saint-Eustache depuis son ouverture il y a 28 ans. « J’ai commencé à jouer lorsque mon mari était malade en 1993. Je ne connaissais pas vraiment ça, mais j’aime le social et ça m’a aidé à passer au travers mon veuvage », confie la sympathique dame, qui a vu Marc-André grandir et énumère les dates de fête de toute sa famille. « Il (Marc-André) m’appelle régulièrement pour prendre de mes nouvelles. Les Clément sont tellement des gens bienveillants. Je me suis aussi fait beaucoup d’amis et de connaissances au bingo », admet Mme Paquette, qui a hâte de retourner jouer. « Je ne suis pas trop inquiète de l’avenir des bingos, pas de celui de Saint-Eustache en tout cas, c’est plaisant d’aller là. En attendant, je vais faire des tours d’auto et je fais mes commissions. », résume Mme Paquette.

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