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Les artistes ont le dos large. De BS de luxe à sans cœur, en passant par égoïstes et inutiles, on leur attribue tous les épithètes et tous les torts, peu importe les circonstances. Si on était encore au Moyen Âge, probablement qu’on les brûlerait. Moi, c’est ce « artist bashing » qui me brûle.
La plupart d’entre vous ont probablement pris conscience de la fameuse chronique de la brillantissime Nathalie Elgrably-Lévy, paru le 5 mai dernier dans le Journal de Montréal et intitulé « Non au mécénat public ». Un des passages les plus savoureux de ce bijou de chronique se lit comme suit : « Il n’existe que deux raisons pour lesquelles un artiste vit dans la misère. La première est que son talent n’est peut-être pas en demande. La deuxième est qu’il est peut-être tout simplement dépourvu de talent. » En gros, elle résume de manière tout à fait réductrice une situation fort complexe et appelle à la cessation des subventions publiques destinées à l’art et à la culture, le tout en prétendant que son argumentation béton participe d’une logique implacable. Or, elle a rapidement été déboutée par une multitude de détracteurs, qui avaient clairement mieux fait leurs devoirs qu’elle et qui brandissaient des arguments cent fois plus convaincants, ne serait-ce que d’un point de vue purement rhétorique. On peut entre autres lire des réponses au texte de la Elgrably-Lévy ici, ici et là. Ces derniers mettent de l’avant la plupart des idées qui sont les miennes, alors je ne m’étendrai pas sur le sujet. C’était simplement pour dire que ce premier événement m’avait quelque peu rendue à fleur de peau.
Et voilà qu’un deuxième texte paru hier est venu, telle une grosse goutte de pluie acide, faire déborder mon vase. Ledit texte n’est qu’une lettre d’opinion publiée dans la section « Place publique » de Cyberpresse, alors elle ne créera sûrement pas autant de remous dans le milieu, mais reste que son propos m’a grandement irritée. Son auteure, une dénommée Danyelle Desranleau de Brossard, s’insurge contre le fait que les artistes ne font rien pour aider les sinistrés des inondations qui sévissent présentement dans certaines régions du Québec. Elle prétend que les artistes sortent sur la place publique uniquement lorsque cela peut leur rapporter des bénéfices directs, que les membres de la Clique du Plateau (parce que dans un grand élan d’emportement, elle en vient à confondre artistes et résidants du Plateau) préfèrent s’impliquer pour ramasser des sous noirs dans le but d’aider les Haïtiens ou les Japonais plutôt que de venir au secours de leurs propres voisins, prétextant que ce genre d’implication leur offre une plus grande visibilité, donc une plus grande renommé et davantage de retombées. Se contredisant elle-même, elle affirme ensuite, et je la cite, que les artistes « montent aux barricades pour des changements qui ne déplaisent qu’à eux-mêmes et qui dérangent leurs petites habitudes » – je ne vois pas en quoi le récent tsunami au Japon et le tremblement de terre en Haïti ont pu déranger les petites habitudes des artistes d’ici, mais bon, tant qu’à tourner les coins ronds, allons-y gaiement.
Si je comprends bien, cette femme accuse les artistes de ne pas être allés prêter main forte aux habitants de Saint-Paul-de-l’Île-aux-Noix, de ne pas avoir contribué à distribuer des sacs de sable aux riverains de Venise-en-Québec et de ne pas avoir offert de tour de gondole à tous ces pauvres démunis pour les divertir un peu. Vraiment, il faudrait m’expliquer en quoi cela est supposé faire partie du travail des artistes. Pourquoi est-ce que les artistes, plus que n’importe quel autre citoyen, devraient porter secours aux victimes des inondations ? Les coiffeuses, les professeurs de mathématiques, les caissières de pharmacie, les étudiants, les gynécologues et les bûcherons devraient se sentir tout aussi interpellés. Aider son prochain n’est pas l’apanage des artistes. Et de toutes façons, est-ce vraiment leur job de brandir des pancartes, de s’insurger et d’organiser des activités bénéfices à tout bout de champ ? De s’assurer que les sinistrés reçoivent l’aide adéquate, que les droits de la personne ne sont pas lésés, que tout le monde est heureux dans son petit cœur ? Pense pas. La job d’un peintre, c’est de peindre. Celle d’un chanteur, de chanter ; celle d’un acteur, de jouer. Tout comme la job d’un avocat, c’est de défendre ses clients et celle d’un restaurateur, de leur donner à manger. Ne nous viendrait jamais à l’idée d’exiger d’eux qu’ils participent activement aux corvées de nettoyage post-sinistre ou qu’ils offrent leurs services gratos à tous les éplorés de la terre.
À en écouter certains, les artistes sont censés lutter pour la liberté d’expression et les valeurs humanistes tout en prenant position pendant les campagnes électorales et en visitant les enfants malades à l’hôpital. Tout ça bénévolement, bien sûr. Parce que les artistes sont déjà suffisamment gâtés comme ça, s’il fallait en plus qu’on les paye pour le temps qu’ils consacrent à aider les autres… Comme le dit Madame Desranleau, « faites-le donc dans l’ombre pour une fois dans votre vie, sans penser au capital de notoriété que cela pourrait vous rapporter. » Pas une cenne, pas une once de reconnaissance. C’est tout ce que les artistes méritent. On voudrait qu’ils soient engagés, partout, tout le temps, pour toutes les causes, qu’ils défendent la veuve grecque et l’orphelin russe. Mais eux, qui prend leur défense lorsque ce sont leurs intérêts qui sont menacés ? J’en déduis que les artistes n’ont qu’eux-mêmes sur qui compter.