Les anges du RONA L’entrepôt

Quincaillerie et service essentiel : attachés avec des tie-wraps.

Telle une police du service essentiel, j’ai décidé cette fois d’aller faire un tour du côté des centres de rénovation, pour voir de mes yeux comment se déroulent les choses présentement au royaume du tournevis et du sac de jute. 

Après avoir courageusement démystifié Dollarama et Costco AU TEMPS DU CORONAVIRUS, c’était une question de temps (justement) avant que je m’aventure au péril de ma vie dans des estifies de grosses quincailleries, encore ouvertes contrairement aux petites qui se contentent de faire de la distribution.

Transparence absolue, c’est  l’employé d’un de ces temples de la scie ronde qui m’a mis la puce à l’oreille, après avoir lu mes récents pèlerinages. 

Il m’a partagé en rafale quelques observations sur sa clientèle en magasin.  Des gens qui ne se déplacent vraiment pas pour l’essentiel, ne respectent par les distances ou se déguisent, m’a-t-il énuméré, ajoutant que l’employeur traite bien les employés, mais c’est le comportement des clients qui laissent à désirer.

Il ne m’en fallait pas plus pour mettre le cap sur le premier Rona l’entrepôt des environs, soit celui à côté des chics Galeries d’Anjou. 

Il pleut, on gèle, c’est triste dehors. Le stationnement est relativement plein, mais pas de file en vue. 

 « Il y en avait une taleur », note l’employée à la porte, qui m’oriente vers un lavabo dans le portique pour un lavage de mains obligatoire. 

Le magasin est tellement grand qu’il a l’air désert. Premier constat: le port du masque est à la mode, tant chez les employés que chez les clients. Deux de ces spécimens calculent les longueurs d’un lavabo avec un ruban à mesurer. L’un est masqué, mais pas l’autre. J’imagine leur conversation là-dessus. 

« Moi je porte un masque.»

-«Pas moi. J’ai pas de symptôme, je me lave les mains souvent et je reste à 2 mètres. C’est ben en masse.»

-Ok, mais on PORTE TOUS DES MASQUES EN QUELQUE SORTE!

Fin.

Une dame roule un panier derrière moi, contenant un râteau et un sac de terre. J’en profite pour piquer une jasette avec une employée de l’inventaire, qui dit passer sa vie à désinfecter tous les postes de travail. Elle semble exaspérée quand je lui demande comment se comportent les clients. « Ils pognent les nerfs quand on leur demande de tenir leur distance », peste l’employée.

Un peu plus loin, dans les articles de salle de bain, un couple qui a passé l’âge de sortir sans se faire regarder croche tergiverse au sujet de l’achat d’une serviette pour les mains et d’un nouveau miroir de comptoir. Achats essentiels tu dis.

Sur le plancher de la grande surface, des consignes de distanciation ont été inscrites un peu partout. 

Il y a pas mal de monde dans les serres, dont une famille qui a l’air d’avoir trouvé un placebo à une visite au Jardin botanique, tellement elle s’émerveille devant la beauté des fleurs. 

Dans la file menant aux caisses, le client d’en face n’a qu’une roulette de tape blanc

Les mots « évitez les déplacements non-essentiels » me viennent spontanément en tête.  

Le temps de peinturer

À quelques kilomètres de là, c’est relativement tranquille dans le stationnement du Réno-Dépôt. Un net contraste avec la file aussi permanente que déprimante au Costco voisin, et ce malgré la pluie qui redouble d’ardeur.

Soudain, un gars et son fils me poussent dans le dos dans l’entrée, pressés d’acheter un congélateur. Une employée masquée nous refoule à la porte, en nous obligeant à utiliser une lingette humide avant de pénétrer dans ce  sanctuaire de l’écrou. La vue de toutes ces banderoles suspendues un peu partout renforce l’impression de zone pandémique.  

La jeune femme au comptoir de la peinture a l’air dans le jus. Elle avoue être très occupée présentement parce que les gens ont du temps à revendre et qui dit « temps à revendre », dit évidemment « petite couche de peinture Blanc tourterelle dans la salle de bain». 

Dans une allée plus loin, un homme seul se magasine une nouvelle poignée de porte.

Clairement une poignée de porte ESSENTIELLE (ok j’arrête).  

Dans la rangée voisine, une dame se magasine un tapis. C’est relativement tranquille dans le magasin, sauf dans la section des tondeuses et du jardinage où ça bouge un peu plus. « C’est normal, les gens ont juste ça à faire jardiner », explique une employée, dénonçant au passage les clients qui entrent dans sa bulle ou les personnes très âgées qui viennent flâner. « On s’est informé et on ne peut pas les mettre à la porte », explique l’employée. 

Je confirme la présence de plusieurs clients dans cette tranche d’âge, qui ont plus l’air de vouloir tuer le temps qu’autre chose.

Le meilleur exemple est ce vieil homme en train de s’obstiner avec un employé devant un four. Le client se lamente parce que la peinture de son four acheté il y a neuf mois a jauni à l’intérieur. « C’est normal, la chaleur peut faire cet effet sur la peinture », lui explique, très patient, le préposé qui s’efforce de garder ses distances quand le client s’approche pour argumenter. Finalement, après une trop longue complainte, le client souligne qu’il n’a pas acheté son four ici et qu’il va écrire à la compagnie pour leur demander des comptes.

Jusqu’à ma mort, j’aurais désormais une image mentale pour illustrer l’expression « vieux esti de malcommode ». 

L’employé en question confesse que les clients qui semblent simplement flâner sont nombreux. « Sérieusement là, est-ce que c’est le temps d’acheter un miroir ?!! », s’exclame-t-il, avec dépit. 

De rudes à compréhensifs

À un lancé de marteau de là, une petite file s’étire devant le Home Dépôt. La fille à l’entrée vaporise un produit nettoyant sur des lingettes avec son poush-poush.  

L’immense bâtiment est plus occupé que les deux précédents. 

Home Dépôt 1 – Rona/Réno 0

On donne quand même un point  au slogan de Rona/Réno, soit « Pour bien faire » alors que Home Dépôt n’a même pas eu la courtoisie de traduire son horrible « How doers get more done. »

Home Dépôt 1 – Rona/Réno 1

Par ailleurs,  si vous pensez avoir déjà vu ça dans votre vie un gros magasin orange, THINK AGAIN.

Un client me frôle avec son panier contenant une bonbonne de propane.

Le comptoir de la peinture est achalandé ici aussi. « Les gens ont le temps, faut croire. Mais plusieurs entrent dans nos bulles », constate aussi un employé. 

Un client avec un attirail de l’espace fluo se dirige vers les caisses. Je comprends mieux à quoi faisait référence l’employé qui m’a écrit il y a quelques jours en parlant des clients qui se déguisent.  

 

En poste depuis un mois, l’employée du centre de jardinage dit avoir observé un changement de comportement chez sa clientèle. « Au début, les gens étaient rudes avec nous, ils se plaignaient du manque de stock et semblaient en panique. Depuis deux semaines, ils sont vraiment gentils et plus compréhensifs », explique la dame,  qui ne chôme pas avec les gens en confinement qui se lancent dans le jardinage. 

Même si l’hiver est revenu à travers la fenêtre, sa bonne humeur est presque aussi contagieuse que le coronavirus, tellement que je réprime une envie de la prendre dans mes bras en beuglant ÇA VA BIEN ALLER.

Ma tournée s’achève au moment où le point de presse quotidien du premier ministre débute. Legault nous rappelle de foxer Pâques cette année et ne pas aller visiter nos parents. 

Si je m’ennuie trop, j’irais m’acheter un deux par quatre et une lampe de croissance pour semis au pire. Mais je ne le ferai pas, parce que j’aurais l’impression de faire mes premiers pas dans la confrérie des « est* de malcommode ».

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