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Les 24 heures du Michigan

Pèlerinage au coeur des élections.

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9:00

Au comptoir d’un Coney Island, la petite salle déborde. On vient y chercher son déjeuner, prendre des nouvelles. Un rien anime les conversations de ces cantines du Michigan. Les cuisiniers grecs ne sont pas masqués et le café y goûte la noisette. Mon voisin, Isaiah, un géant coiffé d’un durag porte fièrement l’autocollant indiquant qu’il a voté. Je lui demande comment il présage la journée, « Cool, man. Il n’y aura pas d’accrochage ni de casse à Détroit. Cette ville a été bâtie sur les émeutes. Toutes les vitres sont pare-balles », raconte-t-il d’un ton moqueur.

Me voilà en punition, assis sur une chaise en retrait, à attendre ma sentence.

Sara, une coiffeuse mère de deux enfants, n’en est pas aussi convaincue. « J’en peux plus de cette tension, j’ai très peur des répercussions ici et partout au pays ». Elle me montre une photo qui circule sur les réseaux sociaux d’une liste prioritaire en cas d’évacuation; vêtements, médicaments, documents, rechargeurs, etc.

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Le jeune busboy la rassure, anticipant une victoire facile des démocrates.

10:30

7 Mile et Annott, l’un des quartiers les plus défavorisés de la ville. J’entre dans une école secondaire, transformée en bureau de vote. Une longue file d’attente s’étire dans le couloir central. Un homme, visiblement ivre, hurle à répétition: « Ceux qui ne votent pas pour Trump sont des hypocrites ». La foule est peu ébranlée par la cohue. Je me glisse dans la salle principale pour prendre quelques clichés. Ce n’est pas long qu’on m’intercepte avec véhémence. Je n’ai pas l’accréditation me permettant une telle audace. Une superviseure m’ordonne de supprimer les images. Je lui indique que c’est impossible sur pellicule. Me voilà en punition, assis sur une chaise en retrait, à attendre ma sentence. Je cherche une ouverture pour m’évader. Chaque électeur me regarde avec un point d’interrogation derrière le masque. Deux colosses m’escortent à la sortie. Jerome et Norman, des bénévoles très courtois, ont la gentillesse de répondre à mes questions plutôt que de me rouer de coups.

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« Les gens sont à cran. T’es un blanc qui débarque dans un quartier où il n’y en a aucun. Le jour de l’élection. Fais gaffe », me conseillent-ils en me tendant le poing. Jerome oeuvre pour un organisme communautaire voué à l’éducation dans le quartier. Les deux géants affirment que tout va bien jusqu’à présent. On jase de tout et de rien. Du second amendement en journée électorale notamment. « L’État a essayé de bannir le port de l’arme à cent pieds des urnes pour des raisons de sécurité. Mais ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que la sécurité à Détroit, ça rime souvent avec être armé », explique Jerome, pendant que Norman me met sur une piste; « Rends-toi à Roseville si tu veux voir de l’action. ». De chics types.

12:00

Me voilà sur Gratiot, direction nord, en route vers cette banlieue blanche peuplée de cols bleus où quelques drapeaux Trump flottent avec nonchalance. Le charme des lieux contraste avec les rues de Détroit. Devant une église déguisée en lieu de vote, une maigre file s’étire en silence. Les gens sortent avec un beigne et une épingle indiquant qu’ils ont exercé leur devoir de citoyen. Serait-ce donc eux, cette majorité silencieuse qui déjoue les sondages? La police roule tranquillement. Peu de conflit à l’horizon.

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13:00

Au département des élections, situé au coeur de Détroit, les automobilistes font la queue pour déposer leur bulletin. Un groupe de volontaires, les Election Defenders, distribue des denrées. Ils ont reçu une formation pour désamorcer les situations délicates. Une camionnette coiffée d’un gigantesque drapeau Trump roule devant nous au chant des klaxons. Personne ne réagit à l’affront.

Je demande à une bénévole comment se déroule son quart: « Cette journée s’annonce historique et jusqu’à maintenant, tout est aussi kasher qu’un cornichon », image-t-elle en souriant. Une jeune femme remet son vote sans même débarquer d’une trottinette électrique.

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Dans la ville de l’automobile, un tiers de la population n’a pas de voiture. Les transports en commun sont donc encouragés lors des journées d’élection. Les autobus sont gratuits tout comme les vélos en libre-service. Un salon funéraire offre même ses limousines.

Dans la ville de l’automobile, un tiers de la population n’a pas de voiture.

Malgré une prévision de participation record, les files devant les nombreux bureaux de vote sont courtes. Le temps d’attente est minime contrairement aux messages frauduleux que deux millions d’électeurs du Michigan ont reçu ce matin, les invitant à remettre leur vote au lendemain en raison du temps d’attente élevé. Après tout, Détroit est probablement la seule ville des États-Unis où, au lieu d’une crise du logement, il y a une crise de population.

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14:00

Dans le sud-ouest, à la fois le quartier mexicain et hip de la ville, une compagnie de théâtre organise un après-midi de festivités à saveur politique. On y retrouve des écouteurs jouant des discours féministes, une station de démolition pour épuiser sa colère, des postes de peinture de défoulement, des food trucks. Une DJ mixe du disco pour oublier cette campagne anxiogène. L’intention est bonne, mais la foule se fait attendre. Par politesse, je lance un cupcake au mur avant de quitter.

L’infatigable avion planant sa bannière incitant les citoyens au vote en est à sa dernière journée dans un ciel sans nuage. Une donnée météorologique étudiée qui a tendance à avantager le Parti démocrate.

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18:00

New Hudson, 45 minutes au nord de Détroit. Un village rural habité par d’énormes camionnettes. J’entre au Huron Valley Guns. Complexe d’armement célèbre pour avoir eu sur sa liste d’employés un membre de la milice complotiste accusée du kidnapping de la gouverneure démocrate et d’accélérationnisme. La partie restauration a également fait la manchette pour avoir défié le confinement. Bref, la bonne recette pour une soirée électorale chez les républicains du Michigan.

Annexé à une salle de tir, le restaurant se remplit d’une faune colorée comme on en croise dans les rallyes. Paillettes et mulets. Formule BYOB, vingt dollars l’entrée avec repas, ma voisine sort un Thermos contenant un margarita pas piqué des vers. L’ambiance est festive, quoiqu’ombrée par l’arrivée masquée de CNN. Le Communist News Network comme le surnomme Ryan, mon voisin de table. Je lui offre une cannette, il décline en justifiant être armé. Je n’insisterai pas.

Josh, sympathique introverti de 26 ans est nerveux quand la chaîne tourne des images du rassemblement. Il est employé dans une boîte web à tendance libérale et redoute que sa présence télévisée ne révèle ses positions politiques.

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Devant l’unique téléviseur, la foule d’une centaine de participants accueille par de bruyants applaudissements les État gagnés. Les gens célèbrent en shooters et en égoportraits. Un ami de Ryan ouvre un bourbon d’exception, « Uniquement pour les événements spéciaux ». Je ne dis pas non.

Le concierge ramasse les balles au sol de la salle de tir. Un homme distribue des casquettes MAGA. Une femme m’impose un signe de croix pour le Michigan. Au grand bonheur de la salle, Trump y prend les devants. Un enfant fait flotter un drapeau miniature. Je flatte un chien de chasse pendant qu’ils scandent « Construisons le mur », oubliant l’origine des tacos dans leurs assiettes.

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12:00

La fête tire à sa fin. Plusieurs partisans sont avancés et célèbrent une victoire aussi attendue que convaincante. Mais en vérité, le suspense demeure. Le Michigan, cet État industriel uniquement sexy en saison électorale est le chef-lieu d’une rivalité des plus serrée et nécessaire au trône présidentiel.

5:00

Au cours de la nuit, le poids des électeurs de Détroit a fait vaciller la balance du Michigan. Au moment d’écrire ces lignes, 10 000 votes favorisent Biden. Le résultat le plus serré au pays. 94% des électeurs de la ville ont voté en faveur des démocrates. Détroit, la mal aimée, pourrait grandement aider Biden dans ce scrutin record où 160 millions d’Américains se sont déplacés.

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9:00

Sans surprise, ça joue du coude au Coney Island. Devon, un régulier, lance bien fort : « J’ai encore un boulot aujourd’hui, c’est peut-être pas le cas des sondeurs », faisant éclater la salle d’un rire jaune. La consécration de Joe Biden s’est révélée plus difficile qu’imaginée. Le nom du prochain président est encore loin d’être officiel et personne ne sait combien de temps le pays devra retenir son souffle.

« J’ai encore un boulot aujourd’hui, c’est peut-être pas le cas des sondeurs »

Au sujet du succès inespéré de Trump, « Nous vivons une époque violente, dans un pays violent, c’est normal d’élire l’homme le plus violent », critique la serveuse. « Rien n’est encore décidé, tout est en suspens », « Il y aura un recomptage en Pennsylvanie », des commentaires fusent de toute part sous le signe de la prudence. Devon me confie, « Je méprise les deux candidats. Mais si Trump l’emporte à nouveau, c’est le candidat le plus proche des pauvres qui aura gagné. Le hood vote démocrate, mais soyons honnêtes, les démocrates n’ont rien à foutre du hood ».

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Le nom du vainqueur est inconnu au lendemain de l’élection. La couverture médiatique des derniers mois a fait craindre les vertiges d’un séisme civilisationnel, une guerre civile et autres blessures, mais dans ce petit restaurant du East Side, pour l’instant, le café goûte toujours la noisette.

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