Félix Renaud

Léah Snider : Se réapproprier la haine

Internet est violent. Des propos sexistes, homophobes et xénophobes s’y déversent sans honte. Impossible de les éviter. Que faire, alors? Transformer ces discours en œuvres d’art pour mieux se les réapproprier. C’est la mission que s’est donnée Léah Snider, qui plonge dans ce que le web a de plus laid. On a demandé àl ’auteure, animatrice et activiste Léa Clermont-Dion de rencontrer celle qui veut nous éduquer autrement. Rencontre entre deux femmes qui n’ont pas peur.

Cet article est tiré du magazine Spécial Extraordinaire 2018, disponible sur notre boutique en ligne.

Aire commune, dans le Mile-End. Des tables à pique-nique turquoise, quelques pigistes errant comme moi, un cône orange au loin. Je n’ai pas l’habitude de sortir de ma grotte de doctorante déprimée qui, pour les besoins de sa thèse sur la misogynie et l’antiféminisme en ligne, lit des propos haineux à longueur de journée. Il aura fallu la force de conviction d’URBANIA pour m’extirper de mon antre universitaire. J’ai donc empoigné un BIXI et quitté mon avenue Masson pour rencontrer Léah Snider.

Elle est venue me rejoindre, sourire aux lèvres, l’air sage, intello et éveillé. Au-delà de son allure bonne élève,on voit tout de suite qu’elle est une punk dans l’âme, coupe de cheveux violacée en moins. Je ne veux pas faire ma téteuse, mais j’ai spontanément eu un coup de cœur pour cette doctorante en art education à l’Université Concordia s’intéressant à la propagation de discours haineux, à la réappropriation de l’espace public, mais aussi à l’art politique. J’aimerais souligner qu’à tout ce pedigree s’ajoute le fait pas plate qu’elle est mère de deux jeunes enfants. Tous ceux qui font un doctorat savent à quel point ceci relève d’un certain exploit.

DÉCONSTRUIRE LE DARK SIDE DU WEB

« J’aimerais tellement vous dire que j’ai développé une application ou que j’ai monté un projet extraordinaire dans un espace géolocalisé X, mais ce que je fais, c’est poser des questions », annonce avec humilité la doctorante de 35 ans. Pourtant, elle scrute à la loupe des discours haineux dans les abysses du web, ce qui nécessite, en soi, une force morale extraordinaire. Son champ de bataille? Le dark side du web où pullulent les propos à caractère xénophobe, sexiste, homophobe… Son combat? Comprendre et analyser ces formes de discours pour les exposer autrement par l’art, dans l’espace public.

 Face à ces déferlements de haine, Léah prône la contre-narration. Il s’agit notamment de se réapproprier une insulte comme l’ont fait certaines féministes avec le terme bitch ou encore les rappeurs afro-américains qui ont intégré le n-word dans leurs chansons. En donnant une visibilité à l’injure,en faisant preuve d’ironie, d’humour et d’irrévérence dans une œuvre d’art ou sur les réseaux sociaux, par exemple, le groupe visé peut donc approcher une certaine forme d’empowerment et s’affranchir de la haine. « Les artistes peuvent jouer avec l’ironie en rendant visible les insultes reçues. Certains vont utiliser leur médium pour critiquer la haine. Il faut se réapproprier l’injure pour sensibiliser, éduquer, ouvrir un dialogue réel entre les personnes », explique Léah.

Il s’agit notamment de se réapproprier une insulte comme l’ont fait certaines féministes avec le terme bitch ou encore les rappeurs afro-américains qui ont intégré le n-word dans leurs chansons.

(Personnellement,on m’a déjà écrit sur mon mur Facebook :« Léa Clermont-Dion gros nichons la poufiasse, c’est le joker dans Batman tellement elle est botoxée. » J’avoue que j’ai ri. J’ai même partagé la publication sur Instagram.Mais je ne suis pas encor eassez zen comme Léah pour ouvrir le dialogue avec les dudes qui me traitent de « poufiasse mal baisée féminazie » ou d’« hystérique qui devrait retourner à Pinel ». C’est que ça m’arrive trop souvent.)

Léah revient d’ailleurs d’un séminaire rassemblant plus de 25 chercheurs et artistes, organisé dans le cadre du projet d’éducation Echo Chambers, mené par Vivek Venkatesh (artiste et cotitulaire de la Chaire de l’UNESCO pour la prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents). Lors de cette semaine de travail, Léah et les autres participants ont décortiqué des mots haineux afin de mieux comprendre comment les réseaux sociaux favorisent un climat aussi toxique. Le séminaire a donné lieu à une création (lors des soirées de performance improvisée Landscape of Hate) alliant matériaux sonores et textuels autour des discours haineux, pour amener les spectateurs à réfléchir aux dérives sur nos médias sociaux.

POLARITÉ FAMILIALE

Mais d’où lui vient cet intérêt? Comme Foucault le disait, l’expérience vécue amène à réfléchir, penser le monde. Son histoire familiale forge ses travaux de recherche.

Sa mère est une avant-gardiste de Saint-Hyacinthe qui a quitté le petit Québec catho-laïque en pleine Loi sur les mesures de guerre, pour aller voir ce qui se passait à Londres, puis dans le sud de la France, là où la jeunesse idéaliste des années 1970 se donnait rendez-vous. Son père,violoncelliste, juif anglophone deToronto, est lui aussi parti courir l’Europe. Quant à ses grands-parents paternels,originaires de Russie et de Pologne, c’est pour fuir l’Holocauste qu’ils se sont réfugiés au Canada. Ce beau mélange a donné Léah Snider, une fille qui connaît de près les polarités, puisqu’elle en est elle-même le fruit.

« Politiquement,mes parents ne se sont jamais entendus. Ma mère étai tune fervente indépendantiste,et mon père, un fédéraliste dérangé par le discours antisémite présent au Québec. Il a subi aussi beaucoup de haine. » Elle se rappelle notamment quand, en 2003,des néonazis ont mis le feu à la synagogue que fréquentait son père. Les coupables n’ont jamais été trouvés. « Cette journée-là, j’ai également appris que le cimetière juif tout proche avait été vandalisé. Un gros wake-upcall. Le regain de crimes antisémites est réel. La haine, je la ressens encore. Physiquement. L’autre jour, j’étais dans un café à Sherbrooke, un café super trendy, j’ouvre mon laptop, j’allume le wifi. Mes choix de wifi, c’est quoi? Fascist brotherhood, Fuck me if you can et The Jews own the media. J’étais atterrée. »

ENSEIGNER LE DIALOGUE PAR L’ART

Éducatrice à la galerie FOFA de l’Université Concordia,elle profite des expositions pour engager des discussions sur la désinformation, la propagande et la réappropriation des discours haineux. Elle enseigne également à Concordia à de futurs professeurs une approche inclusive et transversale de l’art.

Dans le prolongement de ces mandats, elle participe à un projet insufflé parla Faculté des beaux-arts de Concordia qui accueille en résidence le parti politique et mouvement social danois The Alternative. Des étudiantes et étudiants de toutes les disciplines sont amenés à réfléchir à la manière dont les arts peuvent influer sur les décisions politiques et les enjeux de société. Objectif du projet : la réappropriation des bâtiments publics vacants par des interventions publiques.

Dans le cadre de cette initiative qui s’étalera jusqu’en novembre, Léah a donc visité, en compagnie d’étudiants, les terrains désertés de l’hôpital Royal Victoria pour s’interroger sur la fonction du lieu, sa disposition spatiale et tout simplement occuper la ville.Évidemment, la sécurité est rapidement intervenue pour les sacrer dehors. Lutter contre la privatisation de l’espace public, voilà un autre de ses grands chevaux de bataille.

Je la questionne donc sur mon choix de rendez-vous à Aire commune, qui a pour objectif de favoriser les échanges entre citoyens et semble en adéquation avec sa vision. Sa réponse pleine de sens me déstabilise. Elle n’hésite pas : « C’est blanc, c’est uniforme, il n’y a pas de diversité. L’école est finie, mais où sont les enfants? » Et vlan. On est une gang de propres et privilégiés qui parlent dans un parc semi-hipster du Mile-End. C’est le fun, c’est beau, mais c’est vrai que côté mixité sociale, on repassera. En quelques secondes, Léah Snider désactive ton pilotage automatique et t’oblige à repasser en mode manuel et vigilance accrue…

Son regard sur les discours haineux et cette vision de la réappropriation qui lui est chère sont rarement abordés au Québec, du moins au sein du monde universitaire francophone dans lequel je m’inscris. Étant amenée à discuter de la prévention de la haine avec des décideurs politiques dans le cadre de mes recherches, je dirais que cet angle d’approche est absent de mes rencontres et discussions.Pour beaucoup, la solution passe par la censure ou la punition. Léah mise plutôt sur le dialogue.

DE NOUVEAUX PROJETS

En plus de son travail de réappropriation de termes offensants, dans les prochains mois, Léah avancera des recherches sur l’intégration des médias sociaux dans le parcours scolaire des élèves. Elle collaborera notamment à Mon Coin, projet éducatif qui vise à faire participer les jeunes du secondaire à la vie de leur école. Les étudiants seront ainsi incités à échanger photos et commentaires sur une sorte de mini-Instagram afin de trouver des solutions pour améliorer leur environnement scolaire.

Elle développe un projet d’intervention publique sur l’intelligence artificielle avec l’architecte Jonathan Bélisle, sous forme de forum de discussion dans l’espace public autour de la question de l’éducation. 

Autrement, elle développe un projet d’intervention publique sur l’intelligence artificielle avec l’architecte Jonathan Bélisle, sous forme de forum de discussion dans l’espace public autour de la question de l’éducation. Jaser, tous ensemble, encore. Toujours.

Elle développe un projet d’intervention publique sur l’intelligence artificielle avec l’architecte Jonathan Bélisle, sous forme de forum de discussion dans l’espace public autour de la question de l’éducation. 

J’ai arrêté l’enregistrement après deux heures de discussion. Léah m’a regardé : « Ce serait peut-être le temps de consommer quelque chose? » Et moi, nouvellement sensibilisée à sa vision des choses, de lui répondre que c’était peut-être aussi ça, l’occupation alternative de l’espace : jaser dans une aire commune sans qu’il n’y ait d’échange monétaire. Constat positif.Cette date improbable est la plus réussie de toute l’histoire des dates improbables.

Quand elle a quitté, j’ai rencontré par hasard Béatrice, la fille des fondateurs de l’Action terroriste socialement acceptable (ATSA), organisation qui diffuse dans l’espace public des œuvres interdisciplinaires, ludiques et engagées depuis 1998. J’ai écrit à Léah pour lui raconter l’anecdote. C’était un drôle de hasard, puisque l’ATSA, c’est un peu l’incarnation de la vision de Léah Snider. « Certaines coïncidences ont un sens ;) », m’a répondu Léah. Et avec raison : son travail à elle, surtout, fait beaucoup de sens. Cette extraordinaire le défend bien. Et maintenant, j’ai un peu envie de graffer « féminazie » quelque part dans une ruelle de Montréal.

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